Wingy Manone

The Chronogical, vol. 1-8

(Classics/Disques Office)

Peut-être, après tout, qu'un art vivant se reconnaît à cela: une aptitude quasi rédemptrice à intégrer dans son champ les laissés-pour-compte d'une société hédoniste où le physiologiquement correct est norme de réussite. Le jazz a sa galerie de curiosités, marginaux sublimes capables d'oublier (et de faire oublier) leur handicap par une sorte d'immersion dans les eaux cathartiques du swing. Michel Petrucciani est le dernier en date de ces mendiants transfigurés. D'autres avant lui ont défait patiemment l'écheveau du sort, refusant à leur infirmité le droit d'arracher rires et larmes à un public touché par la seule évidence de leur art.

Bouffon douloureux, Wingy Manone a déversé sur le jazz une bonne humeur moins tonitruante que celle de Fats Waller, dont elle tente de reproduire l'euphorique insouciance. Sa joie, insistante, s'alimente non à la douleur d'être Noir dans un monde de Blancs (on réécoutera sur le sujet le très explicite «Black and Blue» de Fats), mais à celle de vivre à jamais recroquevillé dans un corps infirme.

Le tragique accident de tramway qui l'ampute, à 10 ans, de son avant-bras droit redouble contre toute attente sa rage de vivre l'aventure musicale: il sera le trompettiste manchot, le «wingy» qui exhibe sans fausse pudeur sa prothèse dans tous les clubs de la Cité des Vents, puis de la Grande Pomme. L'extraordinaire capital de sympathie qu'il réussit à mobiliser lui vaut l'attachement de la profession: ses petites formations voient défiler des musiciens de tout premier plan sous le nom desquels on a souvent réédité ses propres faces.

L'intégrale que lui consacre Classics (huit volumes parus et la mention «to be continued») est à la fois futile et indispensable. Futile parce que Manone n'a rien du génie tombé dans les oubliettes de l'histoire. Ce que contestent par contre avec infiniment de pertinence ces 174 faces au bonheur inégal, c'est une conception de l'art élitiste, sélective, desséchante, qui soumet les œuvres à une compétition qualitative quasi eugénique. Un art réduit à sa part de chefs-d'œuvre est un art inhumain: cette intégrale «inutile», et d'autres du même genre, corrigent le tir en réinsérant les petits maîtres dans le tissu du jazz qu'elles permettent d'embrasser dans toute sa palette de nuances.

Quelle saveur retrouvée! Il y a la trompette de Wingy, toute rougeoyante de lueurs forcément arrachées, en ces âges «antégillespiens», à l'astre Armstrong. Il y a, surtout, la voix singulière, au swing indéfinissable, de ce trépané du gosier, avec son timbre voilé, son chat dans la gorge, son découpage énigmatique: comme une respiration en apnée, une béance jamais comblée qui fait penser à une chambre à air trouée qu'on s'obstinerait à regonfler. Et puis, ce qui rend cette musique définitivement attachante, c'est qu'elle plante un décor (La Nouvelle-Orléans des pionniers, les Chicagoans et leur jazz de contrebande) qui n'a rien du carton-pâte revivaliste: ces types-là s'investissent tripes et âme dans ce qu'ils jouent, comme si leur bonheur était suspendu à la beauté d'un chorus.

Un tel climat est évidemment favorable à l'émergence d'idées ou d'intuitions qui trouveront ailleurs toutes sortes de prolongements, anecdotiques ou plus structurels. Le «Wingy's Stomp» enregistré sous le pseudonyme de Barbecue Joe and his Hot Dogs (!) contient le fameux riff que peaufinera Glenn Miller, sous le titre aurifère de «In The Mood». Tel trait pianistique de Johnny Miller annonce les futurs déhanchements du Professor Longhair ou de Fats Domino. Quant au «Limehouse Blues» de 1939, il libère un Chew Berry à la vélocité et aux audaces harmoniques directement annonciatrices des flamboiements du be-bop.