Le succès du guitariste Ali Farka Touré en Occident a été fulgurant. Le griot malien a lancé son blues du désert à la tête du monde européen, et est devenu une légende en quelques disques d'une beauté épurée. Pourquoi une telle renommée pour de la musique africaine authentique et si dénudée dans son instrumentation? Nul besoin d'être un musicologue averti pour entendre, dans le fin phrasé de guitare de ce griot ancré dans la tradition, les mélodies ancestrales qui ont enfanté le blues américain. Ali Farka Touré est la preuve, en chair et en os et en électricité, que la musique ignore superbement les frontières et saute les continents sans encombre, fécondant les traditions qu'elle visite.

Il était fatal que son chemin croise celui du guitariste californien Ry Cooder. Spécialiste des sons du sud des Etats-Unis, féroce défenseur des traditions et compositeur à succès de la bande-son du film Paris, Texas, Ry Cooder a croisé le fer avec la tradition africaine d'Ali Farka Touré sur un disque magnifique, intitulé Talking Timbuktu. C'est d'ailleurs à l'enseigne de la maison de disques anglaise World Circuit, qui avait présidé aux destinées de Talking Timbuktu, que paraît le nouveau disque du Malien: Niafunké.

Rien de funk là-dedans, il ne s'agit que du nom du village d'Ali Farka Touré, devenu grâce à son succès international le grand bienfaiteur de sa région. Il finance compagnies de disques et hôpitaux locaux, veillant à la bonne marche de sa communauté, à la destinée de sa famille, comme un ancien et comme un roi sur ses terres. Pas étonnant qu'il n'ait plus le temps, ni l'envie, d'écumer les scènes du monde. Cela faisait en effet cinq ans que l'on attendait un nouvel album d'Ali Farka Touré, dont la renommée croissait de façon exponentielle. C'est une des raisons qui ont poussé les excellents businessmen anglais de World Circuit, après avoir lancé la mode cubaine grâce à la précieuse aide de Ry Cooder, à faire le déplacement jusqu'au fin fond du pays le plus pauvre de la planète. Puisque Ali Farka Touré ne venait pas à eux, ils sont allés à lui. World Circuit a ainsi déplacé un studio d'enregistrement à Niafunké pour saisir sur le vif, dans son environnement traditionnel, le groove du désert d'Ali Farka Touré, accompagné de musiciens locaux.

Ainsi découvre-t-on dans la pochette de l'album les photos saturées de lumière de quelques ruines isolées dans le désert. Une forêt de micros a poussé devant les quelques instruments traditionnels installés à même le sable. La guitare antédiluvienne de Touré trône dans ce monde baigné de sérénité. Des images de chaleur implacables ont été figées par l'objectif restituant magnifiquement l'ambiance d'un disque tout en dénuement acoustique. Niafunké se développe en lents entrelacs rythmiques et phrasés répétitifs d'une beauté sereine.

On est loin des démonstrations savantes d'instrumentistes virtuoses ou de l'excitation urbaine et superficielle des clinquants orchestres africains de danse. Cet album apaisé et apaisant capture plutôt la mystique d'une musique ancrée dans les sables, saisissant au vol un peu ce langage rythmique qui est aussi un message adressé par Ali Farka Touré à sa communauté, à ses pairs, voire au peuple africain dans son ensemble.

Le griot l'écrit lui-même dans les notes de pochette: «Ma musique parle de mes origines et de ma façon de vivre et elle est pleine de messages adressés aux Africains. En Occident cette musique n'est peut-être que du divertissement et je ne m'attends pas à ce que les gens comprennent. Mais j'espère que certains prendront le temps d'écouter et d'apprendre.»

Ali Farka Touré

Niafunké

(World Circuit CD WCDO54/RecRec)