ARIELLE

Mortelle

(Island 542 851-2/Universal)

«J'ai cent ans et, en même temps, je suis encore un peu adolescente.» Volubile mais tranchante, désespérée mais joviale, à la fois atypique et classique, Arielle Burgelin semble sans cesse osciller entre deux contradictions. Un périlleux jeu d'équilibriste que reflète Mortelle, troisième album entre ombre et lumière pour lequel la chanteuse a mobilisé un imposant casting. Au générique: Matthieu Ballet – déjà aperçu aux côtés de Bashung sur le splendide Fantaisie militaire – qui partage ici le rôle de réalisateur avec Ian Caple (metteur en son des Tindersticks), mais aussi Steve Nieve (pianiste d'Elvis Costello et d'Alain Chamfort), Angelo Bruschini (guitariste chez Massive Attack), ou encore Bau, accompagnateur attitré de la Cap-Verdienne Cesaria Evora.

Du beau monde donc, pour un opus venant confirmer la bonne impression laissée par les épisodes précédents (Juste la Force et Toute une Vie à une). C'est qu'il semble difficile de résister longtemps à Arielle. A vingt-quatre ans, alors qu'elle pose pour des grands photographes comme William Klein et surtout Helmut Newton, elle claque la porte des studios de photo: «Je n'ai jamais aimé me donner en spectacle. Je devais mépriser les hommes autant que moi-même pour faire ce métier. Ensuite, j'ai pensé devenir comédienne, j'ai fait des études de psycho, eu des enfants… La musique est venue «sur le tard» par l'entremise d'un ami journaliste qui était convaincu que j'étais géniale. Depuis il est mort, merci, et moi je suis là.»

Ex-icône de papier glacé aperçue cette année au Montreux Jazz Festival dans le cadre de la piètre soirée Gainsbourg, Arielle est pourtant loin de naviguer dans les mêmes eaux que les sirènes formatées de la variété internationale. Funambule filiforme, elle fuit autant les plateaux TV que les mondanités. Une fille toute simple en somme, qui dit mettre des vêtements uniquement «pour ne pas avoir froid» et protège farouchement sa vie privée. Même décalage sur le plan artistique. Car si Mortelle repose sur une trame chanson française, l'album fait subir au genre une salutaire gymnastique entre électronique, musiques du monde et classique. Après une ouverture aux accents hypnotiques («Les Bains brûlants», «Ann Igard»), on suit donc la belle sylphide dans un exercice de pop à la guitare qui n'est pas sans rappeler l'univers d'Autour de Lucie («Si mince»), avant de succomber aux charmes d'une morna adaptée du répertoire traditionnel cap-verdien («Je tourne à tous les vents»).

«A la base, c'est une chanson de cul, ce que je ne savais pas, explique Arielle derrière l'écran bleuté formé par les volutes d'une énième cigarette. Et j'en ai fait quelque chose d'assez romantique, avec des larmes et du vent. Je dois être la première blanche à m'intéresser à la musique du Cap-Vert, comme on a pu le faire avec la bossa ou le reggae, mais j'aime énormément cette joie triste, ce sentiment de souffrance mêlée d'espoir et ce goût de la lenteur qu'on trouve chez des artistes comme Cesaria Evora ou Teofilo Chantre.»

Plus encore que l'habillage sonore, c'est surtout l'usage du verbe qui frappe chez Arielle. Une écriture tendue qui s'efforce de cerner l'urgence du corps et de ses désirs en n'excluant ni la tendresse ni la crudité. «Quand l'amour s'écoule/C'est par le bas-ventre», chante-t-elle ainsi dans «Les empreintes digitales». Un propos sensuel et âpre, construit par une succession d'images, comme un synopsis de cinéma. Un peu comme si les mots trouvaient leur agencement en suivant un scénario préétabli qui n'existerait que dans la tête de la chanteuse. Pas étonnant finalement pour un auteur qui affirme être arrivée à la musique par le biais du septième art et qui cite comme références les frères Farelli, David Lynch et John Cassavetes, plutôt que les Barbara, Patti Smith et autres PJ Harvey auxquelles la presse française l'a (trop) souvent comparée.