Encre

Encre

(Clapping Music CLAP002/

RecRec)

Le choc des maux, le poids des fautes: «Vas-y, trouves-en un autre/ Moi j'attends que ça/ Pour lui sauter à la gueule/ Et revenir encore une fois.» Quand il vous parle d'amour, Encre ne donne pas dans la dentelle friponne. Féroce, veule, arrogant et désabusé, le timbre frêle et acide de Yann Tambour crève un abcès à chaque parole, limitant au plus juste ses interventions pour en accroître l'impact.

A 23 ans, ce Parisien d'adoption est à l'origine d'une mini-révolution dans le domaine de la pop d'expression française, alliant avec panache constructions électroniques et textes chuchotés à la manière d'un certain post-rock anglo-saxon. Sur d'amples samples de batterie jazz alanguie, Encre étage un assemblage savant de sonorités acoustiques, puisées dans une vaste discothèque de musique classique. Violons, hautbois, orgues et cuivres se disputent l'aire de jeu, imposant de leurs lamentations organiques un climat d'une charge émotionnelle suffocante.

Un montage sonore sans véritable équivalent sur la scène française, même si ses textes crus et sa propension à faire usage de boucles sinistres et stridentes tendent à inscrire le jeune musicien dans la lignée des artistes du label Lithium, Programme ou Jérôme Minière en tête. Cette filiation, le Français la réfute pourtant sans détour, tout autant qu'une quelconque appartenance au champ de l'électronique, trop limitatif à ses yeux: «Je n'aime pas les genres, se défend-il, et je n'ai jamais vraiment compris ce que voulait dire «musique électronique», compte tenu du fait que 90% de la musique actuelle repose sur le séquençage informatique.» Ses racines musicales, le jeune homme les voit davantage dans les bricolages minimalistes de l'Américain Smog («The Doctor Came at Dawn, l'un des meilleurs disques au monde») ou dans les langueurs répétitives de la mouvance post-rock.

D'une cohérence sonore sans faille, les huit titres de ce premier album ne sont en effet pas sans évoquer les narrations langoureuses d'Arab Strap, les climats pluvieux de Hood ou les sombres symphonies de Third Eye Foundation. Trois formations du Royaume-Uni faisant un même usage de l'informatique pour recomposer de complexes orchestrations à haute teneur émotionnelle.

Ailleurs, Encre trahit l'influence de ces glorieux pionniers d'outre-Manche dans son usage parcimonieux et discret du texte, ancrant son travail sonore dans une perspective introspective et poétique. Longs et alambiqués, ses vers témoignent d'un travail approfondi sur la forme chanson, évoquant par endroits une prosodie de type classique: «Et quiconque se refusera à prêter une gracile figure/ à tout le moins détournera un temps des prospections nocturnes/ cette attention qui hors d'haleine arrache à ce regard biaiseux/ celle dont ses nombreux fidèles se font autant que moi envieux» («Nocturnes»).

Des textes sombres et parfois abscons, glissés dans le creux de l'ouïe plus que déclamés par un timbre de voix souffreteux, obligeant à tendre l'oreille pour en saisir le sens et la portée. Mais qui réservent à celui qui y prête attention de nombreuses pistes exploratoires: «Je trouve plus intéressant et plus productif de lâcher des choses qu'on ne s'explique pas très bien, concède-t-il ainsi, que de plancher, discours à l'appui, sur une pseudo-révolution des consciences.» Une propension à préférer l'allusion au discours, l'ellipse à la redite qui caractérise à merveille le charme indéfinissable d'une musique au flux mal endigué (électronique? pop? chanson?).

Tour à tour séducteur et rabat-joie, Encre apparaît de fait comme l'ambassadeur idéal d'une école de bricoleurs français dont les principaux acteurs (et collègues de label) se nomment Mils, King Q4, Magnétophone ou Tin Foil Star. Une galaxie musicale encore par trop méconnue, mais que la rumeur entourant l'album coup de poing d'Encre pourrait bientôt sortir de l'anonymat. A quand la post-french touch?