Il suffit de jeter un œil sur les piles de mauvais albums qui s'accumulent depuis quelque temps dans les bacs des disquaires pour s'en convaincre: le rap français est en crise. Asphyxié par trop de succès, trop d'argent, trop de redites, il semble aujourd'hui condamné à l'agonie. A moins de trouver le chemin d'un nécessaire ressourcement. Sur ce terrain, quelques initiatives ont déjà prouvé leur efficacité, à commencer par celle des rappeurs franco-congolais de Bisso Na Bisso (littéralement: «entre nous»).

Après le phénoménal Racines sorti cet hiver – meilleure vente rap de l'année en France avec 180 000 exemplaires écoulés –, le collectif hip-hop délivre aujourd'hui un album live, témoignage du seul concert jamais donné à ce jour, sobrement baptisé Le 15 Mai 1999. Un album qui devrait connaître la même destinée commerciale que le précédent. Pourquoi? Parce qu'il reprend – en plus spontané et en plus festif – les ingrédients qui ont fait le succès de la formule, à savoir l'association ingénieuse, équilibrée et sans tabou d'un savoir-faire rap à toute épreuve et d'une world music de haute tenue. Résultat: un mélange de chaleur et de militantisme, de groove et de musique traditionnelle, séduisant par son esprit bon enfant, son accessibilité et ses vertus fédératrices. Les puristes crieront au scandale, dénonçant un mariage forcé. Seulement, à l'écoute des quatorze titres de ce 15 Mai 1999, entre rumba zaïroise, zouk, salsa, ndombolo ou soukouss, l'évidence s'impose: les noces sont cette fois-ci plutôt réussies.

Aux antipodes de l'univers urbain du gangsta rap – volontiers violent et caricatural – qui est devenu le lot commun de la plupart des formations rap du moment, Bisso Na Bisso a pourtant davantage qu'un pied dans la cité. Au cœur de la tribu, on retrouve en effet quelques vieilles connaissances de la scène française. Noyau du groupe, Passi a d'abord sévi au sein de Ministère A.M.E.R., avant de livrer Les Tentations (1998). Un premier opus à ranger plutôt dans la veine old school qu'au rayon métissage. Et, globalement, il en va de même pour Ben-J, des Neg'Marrons, Lino et Calbo, d'Ärsenik, Mystik ou 2 Bal', tous invités par le maître de cérémonie à bâtir quelques ponts supplémentaires en direction de la terre de leurs ancêtres. Car l'ambition de Bisso Na Bisso a toujours été claire: permettre aux enfants de Sarcelles, de Saint-Denis ou d'ailleurs de renouer avec l'Afrique, de réconcilier, par le biais de la musique, culture de banlieue et héritage africain.

Entreprise d'abord réussie sur la «feuille de match», puisque quelques-uns des plus grands noms de la musique africaine ont fait le déplacement pour participer à l'adoubement public de Passi et compagnie. Au générique du 15 Mai 1999, on croise donc Koffi Olomide, le Julio Iglesias congolais, Lokua Kanza, Tanya St Val et Ismaël Lô, donnant le meilleur d'eux-mêmes, au mépris des barrières générationnelles, culturelles et ethniques. Gage de qualité, la présence de ces invités de prestige témoigne également du chemin parcouru par le mouvement hip-hop lui-même. En une décennie à peine, les bricoleurs de génie des premières heures du rap se sont mués en authentiques musiciens, désormais capables de sortir des chemins archibattus et rebattus du rap pour partir à la rencontre d'autres pratiques.

Et si la recette a séduit la France, elle a enthousiasmé l'Afrique. A tel point que, le 4 septembre dernier, Bisso Na Bisso recevait devant 350 millions de téléspectateurs, les trophées du meilleur groupe africain et celui du meilleur vidéoclip lors des African Kora Music Awards, cérémonie qui récompense chaque année les meilleurs artistes du continent. Voilà une première susceptible de donner quelques idées à tous les p'tits gars qui rivalisent de rimes en testant leurs flows dans les caves et les cages d'escalier de banlieue.

Bisso Na Bisso

Le 15 mai 1999

(V2 VVR1011112/Musikvertrieb)