Comme un souffle chaud, la caresse nocturne et moite de l'air estival new-yorkais: la nouvelle œuvre de Bowery Electric séduit par son velours sonore. Un somptueux tissu d'orchestrations samplées qui invitent l'auditeur à une dérive sans contrôle. Une immersion profonde en eaux troubles.

Créé au milieu des années 90 par Martha Schwendener et Lawrence Chandler, un couple de musiciens fascinés par les expérimentations artistiques de La Monte Young et par le rock abrasif de My Bloody Valentine, Bowery Electric s'est affirmé rapidement comme un des groupes américains les plus novateurs. En rupture avec toute la vague postgrunge ou indus-metal, deux courants alors dominants outre-Atlantique, le duo développe de lentes mélopées basées sur une utilisation hypnotique de la guitare et de sons électroniques traités en boucles. Psychédélique et entêtante, la musique des premiers enregistrements affiche clairement l'influence des artistes sérialistes et des précurseurs de la noisy pop.

Le groupe développe des atmosphères denses et enveloppantes. «Cet art de créer des climats, nous l'avons en partie hérité de groupes comme New Order, précise Martha Schwendener, chanteuse et musicienne du duo. Je n'ai cessé d'écouter leurs disques dans les années 80. Leur musique avait alors une gravité, une profondeur que l'on ne trouvait dans aucun autre groupe. Sans être ouvertement politique, New Order imposait une vision alternative grâce aux émotions véhiculées. Nous étions aussi de grands admirateurs de Cocteau Twins. Ils ont marqué les années 80 par leur art de superposer les couches sonores. Malheureusement, leur musique n'a pas vraiment évolué depuis.» Une critique qui ne s'applique pas au parcours musical de Bowery Electric.

Installé à Brooklyn, dans un quartier où le hip-hop tient le haut du pavé, le duo absorbe les basses profondes et les syncopes lancinantes du rap. Une coloration nouvelle qui éclaire leur deuxième album, le très sonique Beat. Un disque plus rythmique qui permet au duo de travailler plus encore les textures sonores. Passionné par les nouvelles tendances électroniques, le duo confie les bandes de cet album à des remixeurs tels Matt Elliot, de Third Eye Foundation, Colin Newman, de Wire, ou Robert Hampson, de Main. De cette collaboration naîtra Vertigo, disque de remixes audacieux qui prolonge la musique du groupe aux confins de l'electronica la plus dépouillée.

Plutôt que de s'aventurer plus encore vers l'abstraction, Martha Schwendener et Lawrence Chandler reviennent aujourd'hui avec leur album le plus pop, accessible et sensuel. Lushlife, comme son nom l'indique, déroule des vagues de cordes soyeuses et sophistiquées. Ce disque à la production raffinée à l'extrême, qui enfonce littéralement tous les suiveurs trip-hopiens (des pathétiques Archive aux ridicules Olive), voit le duo quitter les rives trop arides de l'ambient pour des contrées plus chaudes. Les influences hip-hop et pop sont plus évidentes, la voix de Martha Schwendener se fait plus hypnotique encore.

Lawrence Chandler précise: «Lorsque nous avons commencé à écrire Lushlife, le projet, du moins mon projet, était de faire un album de hip-hop, de jouer sur la répétition tout en créant un groove. Et puis, progressivement, les éléments pop ont pris plus d'importance. Je crois qu'avec le temps nous nous passionnons plus pour la structure, pour l'organisation des sons que pour la simple recherche sonore.»

Pas étonnant dès lors que l'on retrouve des accords de Nick Drake en ouverture de «Freedom Fighter», le superbe single de Lushlife. Bowery Electric ouvre généreusement sa cathédrale de sons; les sources samplées quasi à l'infini créent de riches et délicats tissus sonores. Des tapis aux dessins changeants, tantôt abstraits (les ouvertures volontairement erratiques), tantôt chatoyants (l'impressionnante splendeur mélodique de «Floating World»).

Bowery Electric

Lushlife

(Beggars Banquet BBQCD 213 – Musikvertrieb)