Sur disque, leur mariage musical a l'évidence des amours de jeunesse. La rencontre entre Anna Karina, muse de Godard, et Philippe Katerine, déroutant représentant de la «nouvelle vague» des chanteurs français (Miossec, Dominique A, Thomas Fersen...), a pourtant failli ne jamais avoir lieu. Suggérée par Jean-Marc Grangier, directeur du théâtre de Chalon-sur-Saône, l'idée de reprendre le micro était loin d'enthousiasmer l'héroïne de Pierrot le fou: «Des comédiennes qui chantent, il y en a tellement. Qui cela peut-il donc intéresser?» Pas davantage d'entrain du côté de l'auteur de «Je vous emmerde», qui croit longtemps à une plaisanterie: «Au téléphone, on me proposait d'accompagner Anna Karina à la guitare pour une version de «Sous le soleil exactement» dans une boîte de nuit…»

Dissipé par l'acharnement de l'entremetteur et une vraie admiration réciproque, le malentendu initial laisse rapidement place à une réelle complicité. La première semaine, deux titres attestent la validité des fiançailles et effacent aussitôt la génération qui sépare les deux artistes. «Je me suis très vite aperçu qu'il fallait écrire des chansons simples et assez classiques, explique Philippe Katerine. Des chansons qui correspondent à ce qu'est Anna aujourd'hui: un mélange de légèreté et de gravité.» Patient, il s'appuie sur sa guitare pour soumettre ses propositions. Attentive, elle se laisse guider dans cet univers tendrement intimiste. Entre vraie désinvolture et fausse badinerie, les compositions se multiplient – quatorze au total, dont trois duos – s'affinent lentement pour trouver leur forme définitive: un mélange nonchalant fait de refrains pop, d'habillages easy listening et de minimalisme sophistiqué.

Sans aspérités, lisse comme la surface d'un miroir, Une Histoire d'amour parvient pourtant à séduire, en alternant sans jamais avoir l'air d'y toucher, le comique («Petite Lola») et le tragique («Maman», «Les histoires d'amour»). Un art du contre-pied qui, pour être devenu la marque de fabrique du Vendéen, rappelle obstinément les cruelles chansonnettes susurrées sur le ton de l'innocence que Serge Gainsbourg réservait à ses muses successives. C'est que «l'homme à la tête de chou», grand inspirateur de Katerine et premier maître chanteur d'Anna Karina – pour qui il a jadis composé une comédie musicale – semble avoir veillé, de son paradis fumeux, avec un zèle tout particulier sur l'union insolite de ses deux derniers thuriféraires. «Il ne fallait pas que je me laisse impressionner par le fait que Gainsbourg avait déjà écrit pour Anna, précise Katerine. J'ai essayé de ne jamais y penser lorsque je composais, de ne pas comparer ce que j'avais écrit avec ses chansons. Le danger, c'était de se laisser déborder par l'importance de l'héritage. Et là, on aurait couru à la catastrophe. Il a donc fallu démythifier un peu le personnage.»

Fuyez le naturel, il revient au galop: contre la volonté de son auteur, Une Histoire d'amour adopte bel et bien une esthétique proche de celle de «Sous le soleil...». Mais Philippe Katerine, auteur encensé par la critique et suivi par un public de fidèles depuis ses premiers pas discographiques (Les Mariages chinois, 1991) mérite bien davantage que l'étiquette de copiste. La référence – on a envie d'écrire la révérence – a beau être explicite, cette brassée de nouvelles compositions parvient sans peine à faire oublier les stigmates d'une (trop) lourde paternité pour exhaler son charme propre, têtu et vénéneux.

A la fois suranné et totalement contemporain, l'habit de noces offert par le dandy à la diva est fait d'étoffes d'un autre âge, mais il porte la griffe des grands couturiers, laissant voir beaucoup sans en dire trop, masquant par de subtils voiles les quelques impudeurs qu'il s'autorise. Du grand art pour un genre mineur, aurait ajouté Gainsbourg.