Jamais en Suisse la musique classique n'a connu pareilles faveurs estivales. Trente festivals se succèdent de fin juin à mi-septembre, de nouveaux apparaissent et la fréquentation ne tarit pas. La France compte 300 festivals d'été, qui attirent plus d'un million de personnes. Des chiffres impensables il y a vingt ans, qui témoignent d'une vitalité surprenante pour une musique longtemps confinée aux salles de concert et qu'on croyait réservée à une élite. Avec l'ouverture cette semaine des semaines musicales de Lucerne et de Montreux, alors que se poursuivent les festivals Tibor-Varga et de Gstaad, sans parler de plus modestes à Champéry, Blonay ou Ernen, la Suisse est au plus fort de sa transe en do majeur.

Et pourtant, en contrepoint à cette douce mélodie, la musique classique connaît un douloureux purgatoire. Depuis cinq ans, les disques se vendent de moins en moins bien. En 1999, la part du classique dans la production mondiale de disques a chuté de 7,3% à 5,9%, passant pour la première fois sous le seuil des 6%. Le recul des ventes a été de 19% au niveau mondial. En Suisse, 16e consommateur de la planète, la tendance n'est pas meilleure, mais l'étroitesse du marché amortit l'ampleur des chocs. Le classique, depuis des années, représente entre 8% et 10% des ventes de disques. Preuve des faibles volumes qui s'y traitent: un seul gros succès peut bousculer les proportions. Ce fut le cas avec la bande-son du film Titanic, rangée dans la même catégorie que Beethoven.

L'érosion du marché du disque est certes générale. Mais la musique classique est plus affectée que d'autres. C'est qu'elle a connu un âge d'or avec l'apparition du CD, au début des années 80. Les amateurs se sont empressés de remplacer leur discothèque en vinyle, ce qui a dopé les ventes et créé, pendant une dizaine d'années, un climat d'euphorie. Les producteurs se sont mis à enregistrer à tour de bras. C'est l'époque où les marques tiennent chacune à réaliser leur nouvelle intégrale des Symphonies de Mahler ou des Quatuors de Beethoven, où l'on lutte pour faire paraître Tosca ou La Walkyrie aux mêmes dates, avec des équipes concurrentes. «Nous avons vécu sur un oreiller de paresse et des répertoires que nous croyions éternels», concède Karsten Witt, directeur de Deutsche Gramophon.

En 1989, Herbert von Karajan meurt. L'année suivante, Leonard Bernstein le suit. D'un coup, le monde musical perd les deux locomotives qui, depuis trente ans, tiraient ses ventes. Coïncidence? A la même époque, les ventes commencent à stagner. Dès 1995, elles ont reculé et rien n'enraye leur déclin. Sous l'effet de cette marée descendante, les vices du système sont apparus: trop d'enregistrements hâtifs, ressassant les mêmes compositeurs, des artistes à l'ego gonflé, exigeant chacun de graver leur version des œuvres les plus célèbres et faisant monter les enchères entre labels concurrents, obsédés par la peur de les perdre.

Les chiffres, qui sont le nerf du problème, sont très jalousement gardés. En 1997, une organisation new-yorkaise, Soundscape, a toutefois enquêté sur les ventes de certains titres aux Etats-Unis à partir des renseignements fournis par 85% des points de vente. Les résultats furent accablants. La Troisième Symphonie de Bruckner, dirigée par Daniel Barenboïm, l'un des chefs les plus cotés de sa génération, avait été vendue à 600 exemplaires après dix mois dans les bacs. Sur le premier marché musical du monde! Le Chant de la Terre de Mahler, dirigé par Simon Rattle, qui vient d'être nommé à la Philharmonie de Berlin, n'avait pas dépassé 500 exemplaires trois mois après sa parution.

Or il faut compter 50 000 ventes pour amortir les coûts de production d'un disque avec orchestre, qui se montent souvent à plus de 150 000 francs. Certes, la durée de vie d'un disque classique ne se compare pas à celle d'un tube de l'été. Depuis sa gravure il y a quarante ans, le Ring de Wagner enregistré à Vienne par Georg Solti (un coffret de 17 disques noirs à sa parution) s'est vendu à plus d'un million d'exemplaires. Mais il s'agit d'une référence absolue, l'une de celles auxquelles le CD a donné une deuxième vie. Il s'en vend toujours. Alors que bien des chefs-d'œuvre enregistrés directement sur CD ont déjà disparu des catalogues…

Tout à leurs habitudes, les compagnies ont ainsi perdu de vue celles des consommateurs, qui, pendant la même période, ont été bouleversées. L'apparition de la musique ancienne et de l'interprétation sur instruments d'époque, la résistance face au prix surfait des CD, la versatilité d'une nouvelle génération de mélomanes sans chapelles, passant du Requiem de Mozart à Cesaria Evora, l'essor de la consommation de disques en grandes surfaces, au détriment des magasins spécialisés… Le paysage industriel, dans le même temps, a vécu une tempête qui a précipité fusions et acquisitions. En cinq ans, les compagnies autrefois disséminées et fières de leur indépendance ont été ramassées par cinq majors, qui gouvernent désormais 85% de la production. Or, à l'intérieur de ces géants, les labels classiques sont des poids plume. Le management agressif qui prévaut dans la variété et le rock a tôt fait d'y imposer ses préceptes.

Beaucoup d'artistes ont vécu avec effarement la transformation de la politique des grandes firmes. Pour enrayer la chute des ventes, les labels autrefois aristocratiques (EMI, Deutsche Gramophon, Decca) ont tenté toutes les ripostes. Il y eut d'abord les séries économiques, qui eurent pour bénéfice d'exhumer des trésors anciens à des prix cassés. Vinrent les compilations, conformes aux lois de la variété, avec des «Adagio Karajan» et des «Classique sensuel» à la pelle, recyclant les tubes du catalogue à destination des fêtes de fin d'année (40% du classique se vend dans le dernier trimestre).

Outre ces succédanés, les compagnies ont adopté des mesures plus drastiques, en resserrant leurs écuries et diminuant le rythme de leurs productions. EMI, qui avait lancé 100 disques en 1992, n'en produisait plus que 47 cinq ans plus tard. De prestigieux interprètes, piliers des catalogues, ont perdu leurs contrats exclusifs. Un chef aussi brillant que Mariss Jansons a dû quitter EMI. Decca s'est séparé de Vladimir Ashkenazy, de Bernard Haitink, de Christopher Hogwood, de Christoph von Dohnanyi.

Le talent, la rigueur, l'expérience ne suffisent plus. «Le public aujourd'hui veut sans cesse des nouvelles têtes, il a une soif terrible de sensations inédites, ce qui exerce une pression énorme sur les producteurs», explique Costa Pilavachi, directeur de Decca. De deux choses l'une, désormais: soit un interprète devient une vedette, soit on en cherche de nouveaux, dans l'espoir qu'ils le deviennent. Entre les deux, point de salut. «Pick the winners. Choisir les gagnants», tel est le slogan de Costa Pilavachi. Les stars, aujourd'hui, sont les chanteurs. Luciano Pavarotti domine le marché, seul interprète classique à rivaliser avec les mégastars du rock ou de la chanson. Il est rejoint depuis peu par la mezzo-soprano Cecilia Bartoli, qui aura vendu à la fin de l'année 500 000 exemplaires de son disque d'airs sacrés de Vivaldi paru l'automne dernier. Derrière, les prétendants se bousculent. Les compagnies multiplient les lancements de musiciens, si possible jeunes et lookés. Le succès d'un Nigel Kennedy ou d'une Vanessa Mae répondait à l'équation: un talent, un physique, une transgression. L'un comme l'autre marchent sur d'autres plates-bandes que le sacro-saint répertoire, et rajeunissent ainsi l'image d'une musique à laquelle ils ramènent, ensuite, les publics neufs que leur gloire a conquis. Mais pour combien de temps?

Même plus traditionnels, les artistes que privilégient les grandes compagnies doivent intégrer les principes du marketing. Anne-Sophie Mutter, la violoniste révélée par Karajan à l'âge de 13 ans, répond formidablement à ces exigences. A l'occasion de son enregistrement de l'intégrale des Sonates pour violon et piano de Beethoven, elle a donné 80 concerts de ce programme. Son image de blonde BCBG a changé: elle pose en jeans, coiffure au vent. Pour la promotion de ses Quatre Saisons de Vivaldi, paru l'automne dernier, elle a tourné un clip, et la presse internationale a été conviée à Düsseldorf. «C'est l'artiste idéale», dit d'elle le patron de la Deutsche Gramophon, Karsten Witt.

Idéale car Anne-Sophie Mutter ne fait aucun compromis musical: elle reste une reine du violon. Dans les départements classiques des grandes compagnies, de tels musiciens permettent une rassurante alliance entre chiffre d'affaires et bonne conscience. Ils ne sont pas de trop pour digérer le crossover, cette pratique qui consiste à mélanger répertoire populaire et musiciens classiques, ou l'inverse. Caruso, déjà, chantait des mélodies napolitaines. Aujourd'hui, Pavarotti s'exhibe avec U2 ou Zucchero, Montserrat Caballé a fait duo avec Freddy Mercury. Les tirages: énormes, à chaque fois.

L'autre rêve de producteur, c'est le phénomène Bocelli. L'aveugle italien, chanteur autodidacte, a pulvérisé les charts avec ses romances. Les mélomanes ont méprisé ses incursions dans Puccini, mais le public s'en moque: «Andrea Bocelli a ce qu'il faut aujourd'hui pour exister sur le marché, explique Costa Pilavachi. Il communique et il touche. Même les connaisseurs admettent qu'il y a dans sa voix une qualité assez exceptionnelle, indéfinissable, un phrasé qui n'est qu'à lui. Bocelli est unique, c'est cela son prix.» Chacun cherche donc son phénomène. Sony l'a par exemple déniché avec la petite Anglaise Charlotte Church, 12 ans, voix d'ange, répertoire suave, apparitions télévisées, concerts devant le pape et le prince Charles. Résultat: la meilleure vente de disque «classique» en 1999 et 5 millions d'exemplaires à son actif.

Bocelli en sauveur du disque? Charlotte Church face à Bruckner, à Mahler, à Mozart réunis? Est-ce la fin d'une industrie qui fut d'abord un artisanat glorieux, qui mit un point d'honneur à créer le meilleur, comme en ces années 50 où Walter Legge, producteur de légende, réunissait les Karajan, les Giulini, les Lipatti, les Schwarzkopf, pour des enregistrements entrés dans l'histoire? Aujourd'hui, les majors publient le «concert du Nouvel An» de Vienne une semaine après son enregistrement, quelle qu'en soit la qualité. La Traviata dirigée par Zubin Mehta, un ratage à peu près total, sort chez les disquaires le jour où l'opéra est transmis en direct à la télévision dans le monde entier, alors qu'il en existe dix versions de référence.

Cette course au chiffre n'est pourtant qu'un des effets de la crise. Il en est d'autres, positifs. Le chef Esa-Pekka Salonen, l'un des meilleurs d'aujourd'hui, estime ainsi qu'elle a rendu un peu de sagesse au monde musical et obligé les musiciens à perdre leurs mauvaises habitudes. Car en même temps que foisonnent les opérations commerciales, se multiplient aussi les initiatives inédites. La musique ancienne, sortie du purgatoire il y a vingt ans, a fait éclore des catalogues impressionnants d'enregistrements inédits et d'interprètes de très haut niveau. La musique contemporaine, elle aussi, sort parfois gagnante d'un jeu dont toutes les règles ont changé. Sans évoquer l'obstination de labels spécialisés, comme ECM, le succès inattendu de la Troisième Symphonie de Gorecki, il y a quelques années, a incité les compagnies à se pencher plus sérieusement sur des compositeurs qu'elles négligeaient autrefois. La lecture des magazines spécialisés, Diapason ou Le Monde de la musique, montre à quel point l'éventail de la production s'est élargi, grâce à de petits labels indépendants, qui délaissent les compositeurs trop fréquentés au profit de créateurs oubliés, d'œuvres nouvelles. Qui enregistrait il y a dix ans Peter Eben, Georges Gabriele, Pietro Antonino Fiocco, Leopold Godowsky, Karl Amadeus Hartmann ou Ernesto Halffter, sept des neuf compositeurs dont les disques apparaissent dans la sélection du Monde de la musique du mois de juillet, aux pages 82 et 83, à côté de Haydn et Haendel? «Le vrai changement, c'est qu'il n'y a plus de règles désormais, résume Costa Pilavachi. Le public est versatile, curieux, imprévisible. Il est devenu très difficile de prévoir ce qu'il va aimer, ce qu'il va acheter. Mais la conséquence est qu'il se produit aujourd'hui plus d'opérations originales qu'il y a dix ans. Il ne s'agit pas une crise, mais d'une mutation colossale.» Et peut-être, oui, d'une chance. n

Collaboration: Tristan Cerf