Il produit des disques depuis 42 ans. Il en a 77 «et demi», précise-t-il. En Arles, où il dirige Harmonia Mundi, Bernard Coutaz règne sur un fabuleux catalogue, essentiellement consacré à la musique «ancienne», d'où sont sortis les chefs de file de la rénovation baroque: William Christie, Philippe Herreweghe, René Jacobs.

ENTREVUE :

Bernard Coutaz: Il n'y a pas une crise du disque mais une crise des grandes compagnies. Elles ne s'intéressent plus à la musique classique, qui pèse trop peu dans leurs chiffres. Mais la musique, elle, se porte comme un charme: 90 000 personnes aux Folles Journées de Nantes, 35 000 au Festival de La Roque d'Anthéron. Les publics se renouvellent, ils ont soif de répertoires inconnus. Le problème, ce sont les grandes surfaces qui ont cassé le réseau des détaillants.

Le temps: Comment avez-vous résisté à cet assaut?

J'ai ouvert ma propre chaîne de magasins. Il y en a aujourd'hui 30 en France et 3 en Espagne. Ils ne vendent que les disques Harmonia Mundi. Et ça marche fort. Il suffit d'ouvrir une nouvelle enseigne pour que le public se précipite. Sans aucune publicité! Au début, nous nous sommes installés dans les villes moyennes où les disquaires avaient disparu. Puis nous avons ouvert aussi dans les métropoles, où la FNAC a pignon sur rue. Partout c'est le même succès. 45% de nos ventes, aujourd'hui, sont réalisées dans nos boutiques.

Comment expliquez-vous ce miracle?

La soif de contact. Le disque n'est pas un produit banal. Les gens veulent le toucher, le palper. Ils veulent les conseils d'un disquaire qui les oriente et les conseille. Le disque, c'est aussi une pochette, des textes d'explication. Un produit beaucoup plus complexe qu'on ne le croit. Internet ne remplacera jamais cela.

Combien de disques produisez-vous chaque année?

Environ quatre-vingt. C'est beaucoup plus que la plupart des majors. Et nos ventes sont excellentes. Così fan tutte de Mozart, dirigé par René Jacobs, s'est vendu à 30 000 exemplaires en six mois. La Passion selon saint Matthieu de Bach, dans la nouvelle version de Philippe Herreweghe: 60 000 ventes en six mois. Je ne vends pas un disque à moins de 4000 exemplaires.

Combien de titres avez-vous en catalogue?

Un millier, et cinquante d'entre eux ont dépassé les 100 000 exemplaires. L'essentiel, c'est de faire de bons disques. La durée de vie d'un bel enregistrement est illimitée, il y a toujours de nouveaux publics qui y viennent. Le meilleur exemple, c'est mon premier disque, des chants de la liturgie slavonne, que j'ai produit en 1958: il s'en vend 2000 exemplaires chaque année. Et Le Roi Arthur de Purcell avec Alfred Deller, qui a plus de trente ans, a dépassé les 200 000 exemplaires.

Comment assurez-vous votre indépendance?

Je refuse les offres de rachat. Toutes les grandes compagnies m'ont dragué. Je les laisse venir, comme une vieille cocotte, et je les éconduis.