Dans l'univers des musiques populaires, céder aux sirènes d'Hollywood équivaut peu ou prou à vendre son âme au diable. Noyés sous les paillettes et les dollars, combien d'Elvis Presley ont vu leur crédibilité artistique sérieusement entachée par le système normatif des grands studios américains? Dans le cas d'Elliott Smith, la menace d'une telle éventualité semble pour l'instant écartée.

Nominé aux Oscars de 1998 pour «Miss Misery», sa contribution à l'illustration sonore du film Good Will Hunting, le timide chanteur à la voix flûtée n'a pas été jusqu'à ravir à l'insubmersible Céline Dion la statuette de «Meilleure chanson originale». Vilain canard au sein d'une cérémonie passablement compassée, cet indécrottable artisan folk aura cependant réussi à insuffler un peu de fraîcheur dans l'atmosphère viciée des célébrations hollywoodiennes.

Pour incongrue qu'elle puisse paraître, son apparition n'en demeure pas moins tributaire des rouages les plus efficaces du show-business américain. Signé depuis son précédent album sur Dreamworks, le label de David Geffen et Steven Spielberg, Elliott Smith appartient désormais au cercle restreint des voix qu'il fait bon avoir sur une bande originale de film un tant soit peu branchée. En témoigne le récent American Beauty, pour lequel le chanteur s'est fendu d'une superbe version a capella du «Because» des Beatles.

Une manière comme une autre de rappeler combien son succès ne saurait être assimilé à tel ou tel effet de mode. Intemporelle, l'écriture savante d'Elliott Smith a toujours puisé dans le meilleur de la pop anglaise et du folk américain la substance de mélodies aussi audacieuses qu'indémodables.

Révélée en 1994 par l'album Roman Candle, la voix douce et mélancolique d'Elliott Smith avait alors fort à faire pour s'imposer au sein du flot de guitares saturées charriées par Heatmiser, un trio rock dans lequel le musicien officie jusqu'à sa séparation en 1996. De cette aventure collective, résumée par trois albums inégaux, ne subsiste aujourd'hui que quelques bribes dans le folk dégraissé de l'élégant songwriter, désormais abonné aux sonorités acoustiques.

D'une constance admirable, la carrière solo de l'ancien rocker l'a vu s'ouvrir progressivement à différentes influences, de la pop psychédélique des Beatles au folk raffiné de Nick Drake, tout en élargissant album après album le champ de ses possibilités vocales et instrumentales. Une progression culminant en 1998 avec XO, quatrième disque aux arrangements soignés qui le fera connaître du grand public.

Avec son successeur Figure 8, Elliott Smith donne aujourd'hui la pleine mesure d'un talent d'écriture sans équivalent dans le monde du rock américain. Produit par Tom Rothrock (Beck, RL Burnside, Heatmiser), ce nouvel album explore en seize titres le savoir-faire impeccable du maître des lieux, aussi à l'aise dans les formes traditionnelles de la culture US (honky-tonk sur «In the Lost and Found», folk avec «Somebody That I Used to Know») que dans des structures plus complexes, flirtant avec la comédie musicale, le jazz et la pop psychédélique («Everything Means Nothing to Me», «Stupidity Tries»).

Plus lyrique que jamais, le timbre légèrement voilé de l'Américain se plie à toutes les arabesques mélodiques que lui impose son écriture alambiquée, rivalisant par endroits avec les somptueuses harmonies vocales des Beach Boys ou des Beatles. Ne manque à ce troubadour de l'underground que le sens de l'orchestration pour atteindre au génie d'un Paul McCartney ou d'un Brian Wilson. Relativement limitée, sa palette sonore n'a guère évolué depuis son précédent album, imposant un bémol à l'appréciation de ce manifeste d'inventivité mélodique.

Elliott Smith

Figure 8

(Dreamworks DRMF 13510-2/Universal)