C'est l'œuvre d'un fougueux compositeur de 32 ans, romantique dans l'âme, admirateur de Schumann, Tchaïkovski et Wagner. La Symphonie N° 2 de George Templeton Strong (1856-1948) fait partie de ces chefs-d'œuvre dont on ne comprend pas comment ils ont pu être négligés si longtemps. Partition aux dimensions épiques (une heure), aux mélodies généreuses, elle mérite sa place dans le répertoire des orchestres du monde entier. Après des études en Allemagne, un bref passage dans l'entourage de Franz Liszt, et quelques sporadiques retours aux Etats-Unis, Strong a vécu pratiquement toute sa très longue vie à Vevey (1890-1912), puis à Genève (de 1913 à sa mort). Plusieurs de ses œuvres ont été créées par l'Orchestre de la Suisse romande et Ernest Ansermet. Naxos, le label à prix réduit, lance une intégrale de sa musique symphonique dans la collection American Classics. Maître d'œuvre de cette réhabilitation majeure: le chef d'orchestre suisse Adriano, infatigable explorateur de mondes musicaux oubliés.

«Le style de Strong n'a pas arrêté d'évoluer. Du coup, son image est difficile à cerner. On ne peut pas lui coller d'étiquette. C'est problématique, car les gens aiment se rattacher à quelque chose de connu.» Depuis longtemps, le Zurichois Adriano s'est fait le champion des causes perdues. Les 26 disques qu'il a enregistrés pour Naxos ou Marco Polo ne contiennent pratiquement que des inédits. D'autres projets sont en chantier. Le plus récent à voir le jour, c'est cette intégrale des œuvres orchestrales de George Templeton Strong, qui devrait comprendre en tout six volumes. Le premier CD permet de découvrir la Symphonie N° 2 «Sintram» du romantique new-yorkais, composée peu après le poème symphonique «Manfred» de Tchaïkovski et en même temps que la Symphonie N° 1 «Titan» de Mahler. On retrouve un peu de ces deux géants dans la manière de Strong, mais aussi une «patte» très personnelle. Le climat change constamment, tantôt sombre et menaçant, tantôt exalté et lyrique, toujours d'une impressionnante grandeur épique. On se demande bien ce qui a pu pousser un musicien au souffle aussi puissant à mettre de côté la composition pendant près de quinze ans après l'achèvement de cette symphonie, pour se consacrer à… l'aquarelle!

Inspirée à la fois par un roman chevaleresque de La Motte-Fouqué, et par le célèbre tableau d'Albrecht Dürer Ritter, Tod und Teufel (Le Chevalier, la Mort et le Diable), la symphonie évoque la «lutte de l'Homme contre les forces du mal», à travers la geste de Sintram, chevalier scandinave qui cherche à se libérer de la malédiction de son père. Malgré un quatrième mouvement plus convenu, l'œuvre possède une force d'évocation extraordinaire, et rivalise avec les meilleures réalisations du genre à son époque. Les deux premiers mouvements libèrent une énergie considérable, enveloppée dans une orchestration riche et inventive, aux spectaculaires éclats cuivrés, tandis que, par son atmosphère féerique, le scherzo anticipe étrangement sur L'Apprenti sorcier de Paul Dukas!

Le Choral sur un thème de Leo Hassler (1929) permet de découvrir le style tardif de Strong, à l'expression étrangement atemporelle, sereine et émouvante: celle d'un homme revenu de tout. Non content d'avoir exhumé ces chefs-d'œuvre, Adriano les dirige avec toute la conviction nécessaire, bien secondé par l'excellent Orchestre symphonique de Moscou. Le chef suisse atteint à des sommets d'héroïsme dans «Sintram», à une sérénité imperturbable dans le Choral. On attend la suite avec impatience – surtout à 15 francs le CD.

George Templeton Strong, Symphonie N° 2 «Sintram», Choral sur un thème de Leo Hassler, OS Moscou, Adriano, Naxos 8.559018/K-Tel