musique

Disques imaginaires cherchent réalité

Deux Lausannois ont créé une cinquantaine de groupes, autant d’albums et de critiques, tous virtuels. Des interprètes bien réels se sont joints au projet

Un iPhone posé sur un bureau. Une prise ADSL, une fenêtre donnant sur un immeuble, une capsule de café qui traîne. Vision tristement ordinaire. Laurent Schlittler et Patrick Claudet en ont fait un univers créatif. Bienvenue dans le monde de la LP Company.

«Nous partageons le même bureau depuis cinq ans. Nous écoutons beaucoup de musique et en parlons à notre temps perdu, racontent les deux Lausannois. Il y a environ un an, Patrick a photographié le radiateur avec son téléphone. Nous nous sommes dit: «Tiens, ça ferait une belle couverture de disque» et nous avons décidé de transformer notre environnement en pochettes.»

Les images s’enchaînent, toujours depuis la table de travail: souvent macro et en couleurs, elles racontent le détail d’un blouson, la prise ADSL ou la capsule de café qui traîne. Parfois un paysage ou des personnages tirés d’une revue d’hôtellerie, celle pour laquelle écrivent les deux journalistes. Parallèlement, Laurent Schlittler et Patrick Claudet remplissent une boîte de noms de groupes potentiels et une autre de titres d’albums. Ensuite et par tirage au sort, ils associent les trois éléments. Se donnent une minute pour nommer les dix chansons qui composent chaque vinyle. Enfin, ils rédigent une critique musicale sur chacun des disques ainsi créés. «A partir de là, l’existence de l’album devient incontestable. Nous avons écrit ces chansons, imaginé leur musique», note Laurent Schlittler.

D’abord disponibles sur la Toile et désormais réunies dans un livre, Les trésors cachés de la musique underground (www.thelpcollection.com), les chroniques «rendent hommage à des albums qui, bien que discrets, redéfinissent le paysage musical mondial», avertit la présentation. S’y côtoient Klee, «nouveau prodige de la scène indie autrichienne» avec son disque Kill your darlings, Suzy Packs, dont l’un des titres évoque une «cacophonie, aussi incongrue que la pochette, hommage maladroit à Luigi Russolo» ou The Sophists, band croate à la «pop so british». Les références musicales ­– bien réelles –, comme les souvenirs de concerts ou les anecdotes sur tel musicien confèrent une matérialité presque indiscutable à ces talents méconnus. «Nous avons un intérêt évident pour la fiction, admet Patrick Claudet. Outre nos emplois de journalistes, Laurent est romancier et je suis scénariste de films. C’est fascinant de créer de la magie dans un lieu pauvre. Le bureau, fonctionnel et ennuyeux, a un potentiel énorme, que nous pourrions retrouver dans une cellule de prison, une chambre d’hôpital ou un hôtel Formule 1. Désormais, chaque détail du mobilier m’évoque avant tout un groupe et son univers.»

Et pour parfaire l’acte créatif, les quadragénaires ont sollicité des musiciens internationaux pour des reprises de leurs titres, qu’ils commentent à nouveau. Dans le premier opus, en vente sur le site LP Collection, Marc Devigne, Ray Wilko ou Fauve se prêtent au jeu. Fauve a choisi de réinterpréter «Between my legs», de O’Gonzo, groupe de rock industriel sis à Cincinnati. «L’idée de la reprise autorise finalement pas mal de choses. Je voulais quelque chose qui soit loin de ce que l’on attend de mes morceaux, être emmené sur une autre voie», avance le chanteur lausannois. Et quelle voie: «un metal industriel aux riffs tranchants comme des scies circulaires», des «influences passées au broyeur», un «refrain vomi à travers un mégaphone», selon la critique. A mille lieux du lyrisme doux que l’on prête habituellement à Fauve.

Pour être dans le ton, le musicien s’est imprégné de la chronique de l’album, a écouté les références citées et ajouté les siennes. Au final, «des accords un peu glauques à la Black Sabbath et des formules à l’emporte-pièce», qui ne parviennent pas à gommer la délicatesse fauvienne. Le groupe Talc, également lausannois, a de son côté fourni une musique existante pour l’associer à l’univers d’Alligator Demented, mais l’a reprise dans une autre version pour son propre album. «C’est un phénomène étrange; une sorte d’altérité s’est emparée de notre morceau, souligne Vincent Verselle, membre de la formation. Nous n’avions pas le temps de créer un nouveau titre mais voulions participer à ce projet parce qu’il est fascinant de voir quel soin est apporté tout au long du processus, bâti sur une fiction. Ce jusqu’au-boutisme impressionne.»

Il a donné naissance à une méthode, bientôt présentée lors d’une conférence-performance au Palais de Tokyo, à Paris, et au Lieu Unique, à Nantes. «L’objectif est de créer tout le temps, très vite, sans juger et sans connaissances préalables. La démarche peut s’appliquer à tout, au cinéma, à la sculpture… mais elle passe par le texte. La copie valide l’original et le contenant crée le contenu», explique le duo. Une manière encore de moquer l’obsession des critiques autant que des passionnés – auxquels appartiennent Laurent Schlittler et Patrick Claudet – de vouloir toujours trouver la perle rare, ce vinyle portugais épuisé des années 1970 ou ce talent canadien si prometteur.

«Un metal industriel aux riffs tranchants comme des scies circulaires»

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