James Emery

Fourth World

(Between The Lines 10190/RecRec)

Il y a ce label allemand Between The Lines, basé à Francfort, qui s'échine à sortir James Emery de son relatif anonymat. Après Luminous Cycles, dernier opus en date d'un guitariste dada de sa collection de timbres (vibraphone, anches en tout genre…), féru des mélis-mélos impressionnistes, Fourth World confirme le tempérament volage, l'identité multiple d'un musicien aux oreilles décollées. Pour cet album sis entre les catégories, quatrième dimension du jazz moderne, James Emery compose un orchestre d'improvisateurs. Joe Lovano, éternel premier couteau du saxophone new-yorkais, frappe aussi sur une batterie linéaire. Judi Silvano, vocaliste de l'impossible, chante sans mots, à la manière des Lieder silencieux de John Cage. Elle souffle aussi dans une flûte enchanteresse. L'ensemble donne l'envie de réécouter Eric Dolphy et son déhanchement surréaliste. Il rappelle combien le jazz, depuis son big bang tonitruant du siècle dernier, a affaire commune avec l'écriture automatique des poètes de l'irraison.

Même s'il ne fait pas partie de la trinité impitoyable des guitaristes encensés (Pat Metheny, Bill Frisell, John McLaughlin), James Emery n'est pas un novice de la note bleue. Depuis les années 80, au sein du String Trio of New York où le violon de Billy Bang inventait un pendant extatique au jeu de Grappelli, ce compositeur de vertiges sculpte les timbres. Sans exagérer, il s'agit même de sa principale occupation: dégotter le son le plus adapté au contexte. Ainsi, la musique, dans cet esprit sophistiqué, devient un grand puzzle découpé au millimètre où chaque instrumentiste s'imbrique comme l'exacte pièce manquante. Dans ce jeu de construction, James Emery se voit d'abord comme un acousticien. Un docteur ès arrangements. Au fil de sa carrière, lente et laborieuse, il convoque donc des exilés du son, une cour des miracles vibratoires. Henry Threadgill, Gerry Hemingway, Joseph Bowie, tous les incasables de l'harmonie improvisée, sont conviés dans les fanfares bancales d'Emery. Le guitariste orchestre, en général, les refusés de l'académisme.

Dans Fourth World, les invités se situent aux quatre coins du son. Joe Lovano, énorme bec léché, pose l'impulsion swingante. Il n'a jamais l'air de s'époumoner, réserve ses instincts violents au palier du studio. Derrière ses saxophones multiformes, Joe Lovano rassure. A chaque coup de langue, il semble répéter que le jazz n'a pas changé depuis Coleman Hawkins. Que le genre bleu-noir reste cette chose d'un lyrisme obscur. Mais Drew Gress rompt la paix. Contrebassiste à l'appétit large, il envahit les thèmes «Bellflower» et «Golden Horn» avec l'intensité d'un Reggie Workman dans ses heures inspirées. Souvent, James Emery se contente d'épouser une guitare acoustique accordée comme un battement de cœur. Partout, les pièces frisent la rupture mais se complaisent dans cet état latent. Entre le désir et sa satisfaction.

Sans Judi Silvano, l'album ne mériterait sans doute pas tant d'amour. Il faut se jeter sur «La Scala», ode opératique, signée par Lovano. La vocaliste entame une valse érotique autour du lourd souffleur. La voix voile le sax, comme dans une chambre trop réduite pour deux tempéraments. Et le band s'affranchit des pulsations trop évidentes. Il jette le bébé swing avec l'eau du bain jazz, pourrait-on dire. Plus que vers l'improvisation free, si proche de la sensation blues, le quartette s'achemine vers l'invention surréaliste. Presque la partition d'une danse bantoue interprétée par des rats de conservatoire. Une machine à coudre sur un tarmac d'aéroport. Nulle part le disque ne tourne si bien que dans ces espaces débridés, où les éléments les moins compatibles s'associent. A travers ces cadavres exquis, dans lesquels la virtuosité de James Emery n'interdit pas l'humour saignant, c'est toute l'aventure de la création spontanée qui se joue. Jamais grave, toujours profonde.