The Roy Haynes Trio featuring Danilo Perez & John Patitucci

(Verve 543 534-2/Universal)

Sobriété ou orgueil? L'album s'appelle «The Roy Haynes Trio». Comme si le nom du signataire suffisait à déclencher le réflexe consumériste. Ou comme si, artistiquement, les consonances de ce nom-talisman concentraient en une sorte de synthèse laconique toute la musique désirable: celle du CD, celle des disques concurrents dont il relativise la pertinence, et peut-être celle du jazz tout court. Simultanément, la pochette refuse au leader pourtant photogénique l'habituelle photo de complaisance. Une affirmation-négation moins incohérente qu'il y paraît: tout Roy Haynes, l'homme (à la grosse tête) comme le styliste (aux géniales ellipses), est dans ce jeu de cache-cache à la fois innocemment puéril et incurablement nombriliste. La non-carrière – comparez avec ses pairs Max Roach ou Elvin Jones – de ce roi sans couronne s'explique autant par la tragique inculture du show-biz que par une hypertrophie de l'ego préjudiciable aux associations stables. C'est sur le vif qu'il faut saisir cet être à l'humeur changeante et à l'activité multiforme, artisan masochiste d'un autosabordage perpétré comme antidote à l'enlisement créatif. Le cas serait pathétique s'il n'était, comme ici, orienté de façon jouissive vers la célébration d'un rêve de liberté qui est la raison d'être de l'improvisation. En un disque qui marque à la fois le début et la fin d'une aventure: celle du «Roy Haynes Trio featuring Danilo Perez & John Patitucci».

Annoncé avec une emphase qu'on croyait réservée aux jeunes premiers de l'ère «mehldaumaniaque» («… the first great trio album of jazz's second century»), cette séance moitié studio moitié live n'est ni le disque d'un batteur accompagné ni celui d'un trio consommé. Ni prouesses techniques en apesanteur, ni échanges télépathiques à la Bill Evans: juste la glorification de l'instant. Quelque chose comme la confession sans repentir d'un vieil hédoniste plus sûr que jamais de ses convictions.

Ses jeunes interlocuteurs font semblant de comprendre. Comme tous ceux qui n'ont pas inventé la poudre, Perez et Patitucci ont tendance à en jeter aux yeux par manière de compensation. Ici, ça ne prend pas et ils le savent. Volontiers confiné dans des «monkismes» d'opérette, Danilo Perez cherche et trouve des réparties dignes du psychodrame jubilatoire qui se joue sous ses yeux. Débiteur de clichés assommants de vacuité, John Patitucci se demande s'il a une âme et trouve que oui: cette soudaine confiance en ses capacités de conteur donne à sa contrebasse («Sippin'at Bells») la solidité marmoréenne d'un Ray Brown. Unis en un triangle tendu à l'extrême par les soins de leur géomètre de leader, ils laissent la conversation rebondir en tous sens dans un simulacre d'anarchie que le coup de baguettes prodigieusement attentif du chef ramène sans cesse à l'ordre. Un ordre toujours inattendu, tombé du ciel ou sorti du gouffre. Divinement recueilli ou diaboliquement extorqué, mais venu d'ailleurs, selon la définition du jazz donnée par le batteur peu après son angélique rencontre avec Michel Petrucciani et Stéphane Grappelli (Dreyfus/Disques Office): «Jouer du jazz, c'est croire à l'imprévisible, à tout ce qui vous dépasse.»

Pour y avoir cru en toute occasion, Roy Haynes est devenu lui-même batteur de l'imprévisible. C'est son apport au débat séculaire sur l'inspiration: à 74 ans, novateur une nouvelle fois, il joue «Wail» et «Dear Old Stochholm» dans une amnésie totale des versions jadis gravées aux côtés de Bud Powell et John Coltrane. Comme s'il était le seul aujourd'hui à ne pas jouer comme Roy Haynes.