On savait Jean-Louis Murat très attentif aux productions des rockers américains. L'Auvergnat n'a jamais caché sa passion pour le country folk un rien dépressif d'artistes comme Leonard Cohen, ou le rock décomposé de Pavement. Fan de Neil Young et du Crazy Horse, le chanteur ermite avoue trouver dans ces musiques rustiques et souvent acoustiques une paix, née de l'authenticité d'une émotion simple et directe. Celle sans doute de moments de vie, de petites historiettes puisées dans le quotidien le plus banal. Pourtant, malgré ce goût pour les caresses un peu rudes de la musique américaine, les ballades de Murat évoquent plus souvent l'univers éthéré d'artistes tels Talk Talk, Blue Nile ou David Sylvian. Une pop délicate et sensible, portée par des arrangements de cordes planants et sirupeux. Une musique en équilibre fragile, à la limite de la chansonnette mielleuse. Défendus par d'autres que Murat, la plupart de ses titres n'auraient sans doute déclenché qu'une indifférence polie. C'est compter sans le flegme et le charme décalé de l'auteur auvergnat, poète à la plume un rien désuète, amoureux des cimes et des landes.

Révélé au grand public par le tube «Si je devais manquer de toi», une ritournelle délicieusement neuneu, Murat a imposé une écriture en rupture avec la scène musicale française. Aux harangues de l'alternatif franchouillard, le barde sensible répondait avec des mots fleuris vantant le recueillement et l'exil intérieur. Allergique aux rimes chics de l'electro-pop hexagonale, il développa une langue parfumée et pastorale. Un langage abscons pour le grand marché du disque qui fit de son incompréhension un argument de vente. Murat le poète maudit, l'ermite flamboyant, le Jean Ferrat post-moderne, vendait-on de ci, de là. Autant de qualificatifs et d'images qui n'ont eu de cesse d'agacer l'auteur, que l'immédiateté et la franchise de la parole dite séduisent plus que les plus profonds sophismes.

Avec Mustango, Jean-Louis Murat cherche sans doute à balayer tout malentendu. En traversant l'océan, en se branchant avec les musiques qui l'ont inspiré et les nouveaux artistes qui les défendent (Calexico, Marc Ribot et Winston Watson, guitariste de Dylan), le Français part à la recherche de son rêve américain. Enregistré entre New York et Tucson, en Arizona, Mustango ne sonne pourtant pas comme un album américain. Plutôt comme un disque boiteux, moitié sudiste, moitié hivernal. Si le chanteur a bel et bien collaboré avec John Convertino et Joey Bums, de l'excellent groupe Calexico, le mariage déçoit par la trop grande joliesse des atours sonores. Aucune écharde, aucune rugosité dans la country un rien clinique de ce nouvel opus. Murat a beau affirmer son attachement américain jusqu'à baptiser maladroitement certains morceaux de son album («Viva Calexico», «Polly Jean», en hommage à un concert de PJ Harvey), le disque ne porte qu'un vernis western. Un habit sonore qui parfois tombe mal comme sur le pseudo-blues «Nu dans la crevasse», languissante ballade rythmée par un chorus gospel irritant. Ailleurs, Murat, maladroit dans son uniforme de chanteur engagé, dénonce Bruno Mégret et la dérive fasciste («Les gonzesses et les pédés»). Plus loin, sur «Belgrade», c'est Arkan, le boucher serbe, qui a droit aux rimes bancales d'un chanteur qui se perd dans des élucubrations hermétiques et lassantes.

Epurée de ses plages ambient, la musique développée par Murat reste cependant incroyablement lisse et neutre. Autant que qualités qui conviennent mieux aux épanchements orchestraux, aux accords en apesanteur qui caractérisaient ses albums précédents et font léviter les meilleurs morceaux du nouvel opus: «Bang bang» caressé par la voix hantée de Jennifer Charles, d'Elysian Fields ou «Mustang» pianoté par un Murat réconcilié avec la vie. De trop rares plages dans un disque décousu, sans grande consistance.

Jean-Louis Murat, Mustango (Labels/Virgin – EMI)