Après le succès inouï de L'Opéra de quat'sous, après Mahagonny, les rapports de Bertolt Brecht et de Kurt Weill n'ont pas été des meilleurs. Il y eut bien une nouvelle collaboration dans les premières années de l'exil, à Paris, avec Les Sept Péchés capitaux. Mais ensuite les chemins divergent définitivement. En fait, en Allemagne encore, Kurt Weill avait établi avec le grand scénographe Caspar Neher le livret de Die Bürgschaft. La Caution conserve les caractères d'un théâtre engagé, parlant des rapports difficiles des hommes entre eux dès lors que l'argent s'interpose, ou quand le jeu du pouvoir interfère. Car, comme le chœur ne cessera de le répéter en forme de choral à valeur de moralité de la fable, «ce n'est pas l'homme qui change, ce sont les circonstances qui le font changer de comportement».

Comme par hasard, au beau milieu de l'action, voilà qu'un «ordre nouveau» s'installe dans le pays et, s'appuyant sur délateurs et maîtres chanteurs, instaure la loi de l'Argent et de la Force. Ainsi les riches pourront-ils devenir plus riches et les pauvres plus pauvres. En 1932, les théâtres d'Allemagne ont montré quelque réticence à proposer la création de cet opéra d'un musicien juif et socialiste, alors qu'un ordre nouveau se préparait à faire régner la terreur. La Städtische Oper de Berlin imposa pourtant l'œuvre qui fut saluée comme l'événement de la saison. L'arrivée de Hitler au pouvoir dissuada les autres théâtres de prendre la relève.

Plus encore que Mahagonny, cet ouvrage apparaît comme le plus ambitieux des opéras que Weill composa en Europe. Il s'éloigne nettement du style jazzy du cabaret berlinois. C'est surtout le rôle du chœur qui marque le caractère plus austère et puissant de la partition, traitée en un contrepoint dont la solidité d'écriture ne masque jamais la prééminence du texte. Le style de Weill se reconnaît pourtant en trois notes: populaire et direct, mais subtilement développé et brillamment orchestré, fondé sur des rythmes de danse, pulsé par une dynamique irrépressible. Menée rondement par Julius Rudel, l'équipe rassemblée au Festival de Spoleto (USA) défend cette musique avec brio.

Avant de quitter définitivement l'Allemagne, le compositeur trouva encore le temps d'écrire et de faire jouer Der Silbersee, créé à Leipzig, Magdebourg et Erfurt en février 1933, in extremis avant que la peste brune ne l'interdise. Il s'agit d'une abondante musique de scène pour une pièce de l'auteur expressionniste Georg Kaiser. On est à la fois au théâtre parlé et à l'opéra: les acteurs doivent maîtriser un chant exigeant, et les parties de chœur et d'orchestre sont longuement développées. Ici l'amertume de La Caution fait place à l'utopie, le théâtre de la dénonciation s'ouvre au fantastique: cette histoire de gendarmes et de voleurs se termine en conte de fées, quand le lac gelé par les frimas s'illumine dans le renouveau du printemps. Le disque que dirige Markus Stenz ne retient que la partie musicale, sans les dialogues qui en auraient doublé la durée. L'action en devient difficilement intelligible, mais on adorera cette musique, tour à tour mordante et poétique, portée par un excellent orchestre et une brillante distribution.

A ces deux albums qui tombent à point nommé pour fêter le double anniversaire de Weill (centenaire de sa naissance, cinquantenaire de sa mort), ajoutons encore la dernière parution de la série Entartete Musik (Decca 460 001-2/Universal). L'étrange Stefan Wolpe (1902-1972), marqué autant par Busoni que par le Bauhaus, imagine dans Zeus et Elida le dieu grec débarquant soudain à Berlin, au milieu du trafic et des slogans publicitaires, confondant Europa avec Elida, une réclame de savonnette. Les rythmes de jazz se fondent dans une écriture avant-gardiste d'une ahurissante et savante cacophonie.