C'est un peu contraire à l'esprit contemporain de maintenir en vie pendant huit ans un trio de jazz. John Medeski, Billy Martin et Chris Wood sont les éclaireurs de l'avant-garde de New York. Une espèce de triangle de colosses rôdant dans le sillon de John Zorn (Masada), de Marc Ribot (Shrek), des Lounge Lizards. Pour ces trois poissons frétillants, l'idée de «pacser» leurs expériences arborescentes tient, de prime abord, de l'aberration. Il y a tant de producteurs qui aimeraient filer du bon coton avec l'organiste Medeski, de musiciens qui souhaiteraient s'adjoindre la frappe délitée du percussionniste Martin ou d'agents qui pourraient valoriser la carrière du bruissant contrebassiste Wood. Contre toute attente, les trois compères choisissent de mélanger leurs sens, puis d'inventer le projet le plus ambitieux du jazz actuel.

Un trio qui visiterait, sur le mode jazz, l'histoire universelle de la musique. Medeski, Martin & Wood, dont le gracieux sobriquet se résume en les lettres MMW, cultivent cette voracité stimulante, propre à Big Apple. Ils adorent conjointement Maurice Ravel, Duke Ellington, le punk-rock, les musiques traditionnelles exotiques et l'opéra allemand. Depuis 1992, au fil de leur dizaine d'enregistrements communs, Medeski, Martin & Wood ont successivement vendu leurs âmes au funk, au swing classique, aux rythmiques afro-antillaises. Mais la formation tricéphale ne se limite pas à un panorama de genres. Dans chacune des incursions stylistiques qu'elle commet, elle glisse mille et une références antagonistes. Selon le tic postmoderne de la citation à outrance. La compilation, éditée récemment et rassemblant le meilleur d'une décennie de bricolages inspirés (Last Chance to Dance Trance (perhaps), distribué par Plainisphare), transcrit parfaitement le cheminement en zigzag du trio.

Après ces années de tribulations, Il fallait encore un disque, capté en concert, pour envisager MMW comme un trio de génie. Le club Tonic de New York lui en donne l'occasion. En neuf soirées extatiques de mars 1999, ce nouveau lieu béni de l'avant-garde musicale abandonne sa scène aux débordements du trio. Dans le club décati de Manhattan, devant une poignée de jeunes gens aimant l'Europe, les vestes en cuir et le vin rouge, MMW dessine une situation utopique. Une sorte de compromis révolutionnaire entre l'atmosphère âpre du Blue Note des années 60 et l'imagerie très «millénium» du musicien revenu de tout. Sans aucun complexe, sans intransigeance non plus, MMW vogue au gré de ses connaissances encyclopédiques, de sa maîtrise absolue de l'instrumentation et de sa soif inextinguible d'improvisations.

Le trio bénéficie désormais d'une cote de popularité étourdissante. Le label Blue Note l'a bien compris, qui l'a inclus dans son écurie. Medeski, Martin & Wood sont devenus de grosses huiles essentielles. Et ils en profitent. Ils peuvent, avec malice, imposer des plages entières de free jazz absolu pour rebondir ensuite sur le groove le plus minimaliste. Le batteur Billy Martin mène son monde à la baguette. Sur son piano, John Medeski transporte son public conquis exactement où il le veut: à l'interstice des touches noires et blanches. Et Chris Wood maraude chez Ron Carter autant que chez Bootsy Collins, sans que personne n'y trouve rien à redire.

Alors, dans «Tonic», ce trio touché par la grâce peut sauter d'un standard de Coltrane («My Lady») ou de Bud Powell («Buster Rides Again») à la plus belle version qui soit du fameux «Hey Joe», sans qu'il y ait jamais rupture de construction. Grâce, sans doute, à cette connivence de huit ans. Mais aussi grâce à ce sens de l'osmose, de l'indifférenciation. Une improvisation totale, chez MMW, n'est pas approchée différemment qu'un blues scolaire. Dans le thème «Afrique», signé Lee Morgan, le trio déploie une approche instinctive, presque héroïque, du swing. De là naît la beauté spontanée et convulsive du plus beau disque jazz du moment.