«Madame Farrenc est certainement de toutes les femmes compositeurs la plus savante, mais c'est sec, froid, ennuyeux, sans ombre d'individualité; et les formes, la facture, ne sont pas assez ingénieuses pour dédommager de la pauvreté des idées.» Stephen Heller, lui-même pianiste et compositeur, savait de quoi il parlait quand il écrivit ce jugement impitoyable. Et de fait, la musique de Louise Farrenc, contemporaine de Berlioz, reconnue comme pianiste et pédagogue, ne laisse pas l'impression d'avoir été oubliée sans raison. Son «Hymne russe varié», ses «Variations brillantes», bien dans le goût de l'époque, restent sans surprise; son «Nocturne», assez banal. En plein romantisme, elle semble avoir été peu touchée par l'influence des grands novateurs, Liszt ou Chopin.

En revanche, peut-être pour avoir travaillé à Weimar avec le premier, la Norvégienne Agathe Backer-Grøndahl (1844-1907), qui fut une virtuose admirée, écrit de manière plus inventive. Les modèles sont encore classiques, mais la «Sérénade» est limpide, le «Chant d'été» poétique, «Au crépuscule» respire une mélancolie quasi brahmsienne.

Si ces deux dames furent encouragées dans leur carrière, Mélanie, dite Mel Bonis (1858-1937) ne rencontra qu'incompréhension de la part de sa famille. Qui lui interdit d'épouser le musicien dont elle s'était éprise, et qui l'obligea à quitter le Conservatoire. On la maria à un industriel de 25 ans son aîné. Elle n'en continuera pas moins à composer. Ses pièces de piano sont plus qu'attachantes: leur ton passe du souvenir des «Romances sans paroles» de Mendelssohn à des clairs-obscurs harmoniques qui font penser à Chabrier, voire à Debussy. La «Cathédrale blessée» inspirée par les barbaries de la Grande Guerre rappelle d'autres célèbres volées de cloches et cache un «Dies irae» accusateur. Le disque s'ouvre avec trois figures de légende finement caractérisées, une Desdémone douloureuse, une Mélisande charmeuse et énigmatique, une Salomé insidieuse et dansante.

Respectivement pour flûte, violon et violoncelle, avec piano, les sonates de Mel Bonis s'écoutent avec plaisir, car le lyrisme y coule généreusement, avec une sinuosité toute fauréenne. Et souvent une ampleur de ton que n'ont pas toujours les œuvres de piano, que leur brièveté élégante confine souvent au genre de la musique de salon.

Pour avoir fait partie du Groupe des Six, Germaine Tailleferre a laissé un nom qui nous est plus familier que sa musique. A en juger par ce disque, on est de nouveau dans le joli, le charmant, voire le frivole. «Musique que c'est pas la peine», comme dirait Satie. Mais la «Partita», toujours aussi volubile et persifleuse, a soudain une largeur de sonorité, une ambition pianistique tout autres. Des détours harmoniques recherchés rachètent la banalité de l'invention mélodique.

Avouons que le bilan est plutôt maigre. On se gardera de conclure quoi que ce soit de définitif. Pour prouver que les compositrices sont aussi de grands compositeurs, il y a eu Clara Schumann, Fanny Mendelssohn et Lili Boulanger. Il y a aujourd'hui Sofia Gubaidulina, Kaija Saariaho, et bien d'autres.

LOUISE FARRENC, AGATHE BACKER-GRØNDAHL, Oeuvres pour piano, Luba Timofeyeva (Voice of lyrics C 321/Musicora)

MEL BONIS, Pièces pour piano, Luba Timofeyeva (Voice of lyrics C 341/Musicora)

Trois Sonates pour flûte, violon, violoncelle, Laurent Martin, piano; Clara Novakova, flûte; Kai Gleusteen, violon; Jean-Marie Trotereau, violoncelle (Voice of lyrics C 342/Musicora)

GERMAINE TAILLEFERRE, Oeuvres pour piano, Luba Timofeyeva (Voice of lyrics C 331/Musicora)