Le Mountain Studio de Montreux, un samedi pluvieux de mars. La crème de la presse rock internationale est coincée dans l'antre de Dave Richards, producteur mythique qui a œuvré pour David Bowie, Queen, les Rolling Stones et même Michael Jackson. Des journalistes venus de France, d'Italie et d'Allemagne pour découvrir les nouveaux morceaux à peine mixés du futur album de Samael.

Fer de lance de la scène black metal (la branche sataniste du genre), le groupe suisse passe pour un petit prodige à l'étranger mais reste méconnu dans son pays. Eternal est pourtant son cinquième album, sans compter deux maxis. Malgré une moyenne d'âge largement au-dessous de la trentaine, les quatre musiciens cumulent dix ans de carrière. Et un parcours qui fait rêver. En 1988, les deux frères Vorph et Xy (doux noms de scène inspirés de la mythologie nordique) autoproduisent un 45 tours (Medieval Prophecy), devenu depuis un collector. L'album Worship him, un titre éclairant les convictions religieuses des deux petits génies, qui entre-temps se sont adjoint les services d'un bassiste et d'un clavier, suivra en 1991. Le label français Osmose ne regrettera jamais de les avoir recrutés: ce premier opus dû à un obscur groupe suisse se vendra à plus de 12 000 exemplaires dès sa sortie. C'est donc tout naturellement que Century Media, un label allemand indépendant spécialisé dans le metal, fera les yeux doux au prometteur quatuor, obtenant finalement sa signature.

Avec Eternal, Samael rompt avec le mysticisme luciférien qui a fait son succès. «Au début, je m'étais créé un petit monde parce que je n'avais pas de réel message à faire passer, avoue le mystérieux Vorph. C'est du passé, mais je ne renie rien, ajoute le chanteur. Il n'y a d'ailleurs pas eu de cassure, je suis toujours le même fil conducteur.» Plus électronique, plus travaillé, le résultat pourrait plaire à un public plus large. De quoi dérouter les fans de la première heure. Vorph: «Les éléments fondateurs de notre musique sont toujours là. Je crois que le vrai changement s'est opéré sur l'album précédent, d'ailleurs baptisé Passage, avec l'abandon de la batterie pour la boîte à rythmes. Le public a plus ou moins suivi, donc nous allons continuer dans cette direction.»

Avec beaucoup d'effets sonores et des rythmes martiaux, les douze titres d'Eternal évoquent Rammstein, voire Laibach. «Nous avons adopté une façon plus traditionnelle de construire les morceaux, alors qu'on évitait à tout prix cette logique auparavant, pour ne pas faire comme tout le monde, raconte le chanteur. Mais depuis que mon frère Xy s'est mis à produire d'autres groupes, comme Rotting Christ, il a compris certains mécanismes. Et comme c'est lui qui compose tous nos morceaux…»

Entre le studio et les tournées, les trois membres fondateurs de Samael coulent des jours heureux dans leur Valais natal (le guitariste, lui, vit dans le sud de la France). Ils ne l'ont jamais quitté, malgré leur image de moutons noirs dans ce canton catholique et conservateur. Vorph s'y sent bien: «Nous pensions devoir quitter la Suisse pour réussir, mais cela n'a pas été nécessaire. Je considère le Valais comme un havre de paix. Les autres ont leurs activités, moi, j'y vis un peu passivement… mais c'est tout un art, de ne rien faire!»

Pour l'instant, la promotion de leur nouvel album les occupe à plein temps. Après avoir écumé les festivals, en Allemagne surtout, ils partiront en tournée aux Etats-Unis, en première partie de Dimmu Borgir. Leur chemin passera ensuite par la Suisse.

Samael

Eternal

(Century Media CD 771185-2/Phonag)