Gustav Mahler

Symphonie N° 5

en ut dièse mineur

Berliner Philharmoniker, Sir Simon Rattle (dir.)

EMI Classics 5 57385 2

Simon Rattle a pris ses fonctions à la Philharmonie de Berlin. Il sera chef titulaire de l'orchestre pendant dix ans. Son arrivée a été précédée d'un matraquage médiatique sans précédent. Les progrès de la technique font que EMI Classics vient de publier l'enregistrement de la Cinquième Symphonie de Mahler donnée en septembre, lors de son concert d'intronisation. Or, ce disque n'est pas emblématique des tendances révolutionnaires que le chef britannique souhaite établir à Berlin.

Si son prédécesseur Claudio Abbado a renouvelé 70% des musiciens de l'orchestre – leur moyenne d'âge avoisine les 35 ans – s'il a ouvert les portes du XXe siècle et creusé le répertoire lyrique (Verdi, Wagner, Berg, Moussorgski…), Simon Rattle ira plus loin. Son concert d'intronisation illustre les ingrédients de cette alchimie: d'un côté la tradition, de l'autre les musiques d'aujourd'hui, comme cette œuvre du compositeur Thomas Adès, qu'il donnait en création le 7 septembre.

Entre-temps, William Christie a initié les Berliner Philharmoniker à Purcell et Rameau. «Je ne veux pas aller trop vite, mais je souhaite que l'orchestre joue toutes sortes de musiques anciennes et nouvelles, jusqu'à la comédie musicale américaine», déclarait récemment Simon Rattle dans une interview au Monde de la musique. Pour l'heure, il a revu la structure juridique de l'orchestre. Jusqu'ici, les musiciens jouaient sous deux dénominations: le Berliner Philharmonisches Orchester (avec des fonctionnaires payés par la ville) et les Berliner Philharmoniker (compagnie privée fondée par Karajan). Désormais, il n'y a plus qu'un seul orchestre, géré par une seule fondation. Simon Rattle s'est aussi battu pour hausser le salaire des musiciens, mal payés au point qu'ils allaient voir ailleurs.

Mais venons-en à l'enregistrement. Parce qu'il possède une connaissance profonde de Mahler, Simon Rattle cerne les grandes lignes architectoniques de la Cinquième Symphonie sans perdre le sens du détail. Et c'est cet équilibre qui est si difficile à réaliser. Sa gestique, tendue, nerveuse et claire, reflète d'une part l'esthétique des grands chefs anglo-saxons de l'après-guerre – pas une once de graisse – d'autre part la tradition allemande – ces cordes onctueuses et ces vents persifleurs. Une interprétation éblouissante qui exacerbe la violence, le sarcasme, mais dégage aussi une candeur juvénile. Le «Scherzo» bouillonne d'une énergie virevoltante, le corniste Stephan Dohr étant un musicien hors pair. Un mélange subtil de tension ramassée et de souplesse intime.

Ce n'est pas la première fois que les Berliner Philharmoniker enregistrent cette symphonie. On peut préférer – ou alors détester – les partis pris d'un Bernard Haitink, lequel en a signé une interprétation noire et visionnaire en 1988 (chez Philips). Des tempi très larges, une hauteur de vue qui se manifeste par le découpage du texte en vastes paragraphes.

N'hésitant pas à étirer les phrases, Haitink exalte la respiration intérieure dans la «Marche funèbre». Il contient la tension pour mieux la laisser sourdre aux fêlures. Le chant des cordes diffuse sa mélancolie étale: il en résulte un sentiment d'asphyxie presque

insupportable. A l'opposé, Rafael Kubelik préconisait un tempo strict dans sa version de 1971 à la tête de l'Orchestre symphonique de la Radiodiffusion bavaroise.

Le problématique «Adagietto» trouve chez Rattle son juste équilibre, plus probant que chez Haitink, qui adopte un tempo excessivement lent. Le chef britannique rend le climat à la fois pudique et passionnel de cette page – un chant d'amour à Alma Mahler – sans jamais s'alanguir. Le naturel domine cette version qui respire l'immédiateté du concert.

Enfin, c'est la précision et l'élégance du trait qui frappent chez Simon Rattle: le son revêt une densité palpable comme s'il sculptait les volumes de chaque pupitre. Un rayon de lumière inonde le «Rondo» final qui baigne dans l'enivrement d'une joie retrouvée. Toujours cette candeur derrière le masque de la douleur: Simon Rattle annonce des jours heureux à Berlin.