Sofia Gubaïdulina

Le Cantique du soleil

Musique pour flûte, cordes et percussion

Emmanuel Pahud, Mstislav Rostropovitch

(EMI Classics 7243 5 57153 2 6)

Tout commence par un unisson tronqué, planté aussi haut que l'astre et ondulant comme un rai de lumière. Un chœur de basses, des stridences, des percussions en carillon et le violoncelle tortueux et glissant de Rostropovitch, à qui Sofia Gubaïdulina a dédié le Cantique du soleil: «Dans mon imaginaire, explique-

t-elle, Rostropovitch est en permanence associé à l'illumination du soleil, à l'éclat du soleil, à l'énergie du soleil.» Pour ce geste musical large, Gubaïdulina a utilisé le texte de saint François d'Assise, que les voix distillent par bribes: la partie chorale est volontairement très resserrée, réservée à des interventions ponctuelles, pour laisser la place au violoncelle et aux percussions. Les instruments ici n'enrobent pas les mots, ils expriment en «gestes instrumentaux métaphoriques» (selon l'expression de Gubaïdulina) ce qui ne peut être ni chanté ni dit: l'attente, l'angoisse, les hésitations de la création du monde, le tumulte des éléments qui se révèlent les uns aux autres.

Cette musique vient d'un temps préharmonique, qui découvrait le son et devait l'ordonner. On découvre tout autant les terres inexplorées du violoncelle, qui couine, tape, va chercher des aigus improbables ou sombres dans le registre de la contrebasse. Ces architectures sonores irrégulières ont pour fondement une connaissance surfine de la percussion, dont Gubaïdulina convoque toutes les variations terrestres. Ordonnance suspendue, fragile et transparente, teintée d'improvisations intuitives, dont les structures complexes et peu visibles visitent les formes sérielles autant que la simplicité d'un accord parfait.

Née près de Kazan, capitale du Tatarstan, la compositrice vient de fêter ses 70 ans. Un père tatar d'ascendance musulmane, une mère slave, polonaise et russe ont initié le mouvement centrifuge: Gubaïdulina conserve sa fascination de toujours pour la littérature et la musique non européennes, dont elle a importé dans ses pièces les timbres inhabituels et les distorsions acoustiques, pour nourrir un travail profond sur les harmoniques et les micro-intervalles. Gubaïdulina a un pied dans la composition la plus contemporaine, l'autre dans les traditions d'instruments ethniques et rituels, repérés en Russie, dans le Caucase ou les Républiques d'Asie centrale. Sa tête scrute plutôt les horizons mystiques et religieux, puisque la compositrice, athée par éducation, traduit en musique une foi orthodoxe fervente.

Un imaginaire nourri d'orientalisme, de sonorités incongrues et de christianisme large, voilà qui cadrait décidément mal avec les années poststaliniennes. Elle fut forcément «invitée à se taire», comme Edison Denisov et Alfred Schnittke, mais n'oubliera pas les mots du vieux Chostakovitch qui l'encourage à poursuivre selon ses affinités. Il est pour elle un maître, dit-elle souvent, au même titre que Bach ou Webern.

Gubaïdulina a vécu dans le béton moscovite jusqu'à l'effondrement de l'URSS (elle émigre alors en Allemagne), en écrivant des musiques de film. Gidon Kremer fut un des premiers, il y a vingt ans, à familiariser les oreilles occidentales aux stridences de la Tatare, avec le concerto pour violon Offertorium. Depuis, Gubaïdulina fait figure d'institution de la musique contemporaine, à la fois artiste, clown, et prêtresse écoutant le silence.

Toujours à l'affût de résonances neuves, elle se donne les moyens de la distorsion: sa Musique pour flûte, cordes et percussion divise l'orchestre à cordes en deux sections, accordées à un quart de ton de différence, pour un dialogue entre la lumière et l'ombre. La flûte d'Emmanuel Pahud y découpe un verbe difficile mais percutant. Le dernier enregistrement de Gubaïdulina, paru chez ECM (2002), revient aux «Sept Paroles».

Le modèle date de Haydn, mais la parole est ici au violoncelle et au bajan, grand orchestre à boutons de toutes les Russies. Un art du haut et du bas, du savant et du traditionnel, qui chamboule les ordres avec une flamme inspirée.