Steve Coleman

The Ascension to Light

(RCA 74321742192/BMG)

Entre deux albums, il y a comme un défi pour tout auditeur suspicieux à déceler un défaut saillant dans la cuirasse de Steve Coleman. Le saxophoniste alto, miracle de la scène new-yorkaise, enregistrerait trop de disques, multiplierait les formations pour mieux voiler un manque d'inspiration, développerait les concepts les plus fumeux pour justifier la prolifération des fausses pistes philosophiques. Ces critiques ne se légitiment qu'entre deux disques. Il suffit d'une nouvelle sortie pour que l'architecture des méfiances s'écroule soudain. Steve Coleman est sans doute le plus grand jazzman vivant. Et son dernier opus, The Ascension to Light, réalisé davantage pour des raisons contractuelles que des enjeux personnels, le prouve contre toute raison.

Il faut une mesure pour reconnaître une musique de Steve Coleman. Extensions rythmiques, espace illimité, depuis ses premiers albums en leader il y a quinze ans, l'altiste invente une métrique évolutive, née du funk autant que du bop, sans que personne soit parvenu jusqu'ici à l'approcher. Un genre de musique de danse où les neurones twistent autant que les jambes. Placé sous le label inclusif des Five Elements, cet album se distingue d'abord par ses grands ensembles. A la manière du mythique coffret Genesis & The Opening of The Way, sorti en 1998, Steve Coleman convie les forces les plus antagonistes: harmonica du séminal Genevois Grégoire Maret, sax stentor de Gary Thomas, pipa chinoise de Min Xia-Fen, pour ne citer que les éléments les plus captivants. Le théoricien de la cause M-Base, mouvement fondé à l'aube des années 90, a atteint une maîtrise absolue de sa propre expression. Il dirige les instruments comme les ingrédients d'une recette qu'il a rêvée.

Usage récurrent des inspirations mystiques et astrales, foisonnance mathématicienne, The Ascension to Light s'abreuve à toutes les sources de la connaissance. New Age? Steve Coleman a tout lu, tout appris, ne se contente pas de succédanés de pensée, des digestions de l'histoire qu'infligent les conceptions post-soixante-huitardes. Dans «Reciprocity», thème inaugural, il dérive des pratiques du yoga indien à la dualité yin/yang et traduit l'ensemble en langage musical.

Steve Coleman utilise l'extrême rationalité du solfège occidental pour servir un propos largement instinctif. Au fil de «Urban», courte pièce tonitruante, les musiciens semblent se défaire des programmes colemaniens pour vivre jusqu'à bout de souffle leurs improvisations. Et pourtant, cela sonne Coleman.

Fin d'une trilogie, initiée avec Genesis et poursuivie avec The Sonic Language of Myth, cet album rassemble les dernières recherches de Coleman en matière de composition. Work in progress stimulant, l'œuvre du saxophoniste né en 1956 possède en effet ses bornes marquantes:

déstructuration des rythmes d'abord dans le Dave Holland Quintet auquel il participait vers la fin des années 80, usage de la scansion rap dès 1993 avec son groupe Metrics, élaboration d'un programme informatique capable d'improviser dès 1996.

Chaque découverte, chez Steve Coleman, s'ajoute aux précédentes. Ainsi, sa musique se complexifie d'album en album. Paradoxalement, elle s'éclaircit aussi. Comme s'il atteignait peu à peu les contours d'une création qu'il pressentait de longue date.

Dans de récentes interviews, Coleman, dont l'année sabbatique s'achèvera prochainement, affirme que son art prendra bientôt un tournant nouveau. On attend avec impatience de voir si son langage abouti laisse encore la place à des innovations radicales.