The Flaming Lips

Yoshimi Battles

The Pink Robots

(Warner 9362-48141-2)

Défaits par Woody Allen, personnifiés par Kraftwerk, les androïdes n'ont pas encore émis leur dernier bip. Clandestin coriace de l'imaginaire artistique, le robot mis en sons par The Flaming Lips éveille en son tumulte articulé le souvenir attendri de ses ancêtres. Métissage extravagant des fantaisies de carton-pâte du cinéaste avec le futurisme électronique des pionniers germaniques. Avec Yoshimi Battles The Pink Robots, le groupe américain se découvre une thématique à la mesure de ses hybridations sonores.

Synthèse espiègle de rock symphonique et de bricolages électroniques, ce «combat de Yoshimi contre les robots roses» traduit confusément les rapports de force à l'œuvre dans la création contemporaine. Corps à corps irrésolu entre homme et machine, entre passé et futur aboutissant, au terme du voyage galactique, à la découverte zen des vertus de l'instant («All We Have Is Now»).

«Toi et moi ne devions pas prendre part au futur», déplore la voix plaintive de Wayne Coyne en son épilogue mélancolique, définition idéale des charmes fragiles d'un onzième album miné par le doute. Obsédé par la conquête de l'espace et ses mondes inviolés, The Flaming Lips a l'anticipation chagrine. Comme si, gavé de films fantastiques et saturé de sons futuristes, le groupe n'était plus dupe de ses chimères prophétiques, témoignant en ses mélodies nostalgiques d'univers mort-nés.

Science-affliction que le charismatique Wayne Coyne et ses complices fomentent de longue date. Amorcée en 1983 à Oklahoma City, proie historique du pilleur de banques Jesse James, la légende du groupe débute, dit-on, sur la scène d'un club de travestis. Premier concert sur instruments volés, annonciateur des happenings débridés du trio.

Sale et bruyant, le rock psychédélique du groupe se pare au gré des disques de hardes multicolores. Pop dans l'esprit bricolé du Magical Mystery Tour des Beatles, The Flaming Lips allie à son univers harmonique naïf un sens inné des accidents sonores et de la rhétorique surréaliste. Gentiment loufoque, la comptine «She Don't Use Jelly» se hisse en 1994 dans le Top 40 américain, propulsée par la cote d'amour que le groupe acquiert sur les ondes des college radios.

Rare succès d'importance pour une formation soucieuse de multiplier les vecteurs de sa musique, en digne héritière du Pink Floyd quadriphonique. Ainsi du Parking Lot Experiment, pour lequel Wayne Coyne dirige en 1996 un orchestre de 40 voitures, leurs occupants déclenchant à son signal une cassette logée dans leur autoradio. Ainsi également de Zaireeka (1997), projet musical déployé sur quatre CD devant être joués simultanément pour former un album complet.

Revenu de ses folles utopies fin 1999, The Flaming Lips touche à la perfection avec The Soft Bulletin, disque rédempteur encensé de toute part. Symphonique, épique et flamboyante, la pop du trio recomposé allie à sa palette orchestrale étendue les charmes archaïques d'un son saturé, fragile et voilé, dernier reliquat d'une ascendance rock de plus en plus distante. Manière de défi suprême à tous ceux qui, de Grandaddy à Sparklehorse, ont su mettre à profit les idées baroques de Wayne Coyne.

Prolongement modeste de l'apocalyptique chef-d'œuvre, Yoshimi Battles The Pink Robots renoue avec l'esthétique catastrophe d'un groupe à jamais fâché avec le «beau son». Plus résolument électronique, ce nouveau disque retrouve le chemin des facéties d'autrefois lorsqu'il illustre le «combat de Yoshimi» d'un simple motif de gammes ascendantes et descendantes bardé de cris, façon match de boxe avec public et cloche signalant la victoire. Yoshimi Yokota, batteuse du groupe de furibards japonais Boredoms, se plie de bonne grâce au jeu hurlé qu'on lui propose, revenant à de plus nobles sentiments dans les vocalises célestes de l'épilogue instrumental, relecture postmoderne du «Great Gig In The Sky» de Pink Floyd.

Deux intermèdes muets d'une suite infaillible de complaintes pop dans lesquelles l'inventivité des arrangements le dispute aux audaces de leur montage électronique. Suspendue aux innombrables points d'interrogation qu'aligne sa prose, la voix céleste de Wayne Coyne confère à chacune de ses envolées une vulnérabilité poignante. Expression souveraine d'une humanité menacée par un univers de machines sur lequel elle ne paraît devoir conserver que très provisoirement l'ascendant.