Francis Poulenc

La Voix humaine, La Dame de Monte-Carlo

Felicity Lott, soprano

Orchestre de la Suisse romande

Dir. Armin Jordan

(Harmonia Mundi HMC901759/Musikvertrieb)

Une femme au téléphone. Son amant la quitte, peut-être pour se marier avec une autre, plus riche, plus jeune, ou socialement plus convenable. Cela, on le déduit de cette conversation dont l'interlocuteur est implicite, dont il faut imaginer les répliques à partir des silences de cette unique voix. Il a réclamé ses lettres, pour éviter sans doute d'embarrassantes séquelles. Elle semble ne pas faire de difficultés, avec une résignation qui nous étonne: «C'est très naturel», dit-elle. Car elle se veut courageuse. «J'ai décidé d'avoir du courage et j'en aurai.» Mais l'angoisse est présente, et un immense désespoir. D'abord elle affabule, pour paraître ferme: elle vient de rentrer d'un dîner dehors, dit-elle. «J'ai encore mon chapeau sur la tête.» Elle avouera plus tard qu'elle a menti, qu'elle n'était pas sortie, qu'elle n'a fait qu'attendre ce coup de téléphone qui la nourrit et la déchire. Pire, elle a pris des comprimés. Trop. Elle a dormi comme une masse. Mais le docteur est venu juste à temps.

Or tout autant qu'elle, qui ment pour exister encore, lui aussi lui fait croire à une situation qui n'est pas. Elle croit qu'il est chez lui. Mais elle entend de la musique de danse. Elle a compris qu'il ment et le lui suggère. «Si tu me trompais par bonté d'âme, je n'en aurais que plus de tendresse pour toi.» Si elle voit la réalité des choses, c'est grâce à la voix de son amant, grâce à ce qu'il dit et ce qu'il sous-entend: «J'ai des yeux à la place des oreilles.» Et nous, auditeurs, à travers la voix humaine, nous vivons à notre tour la tragédie de la femme abandonnée, nouvelle Ariane, nouvelle Didon.

Les coupures de ligne, le fading et les interférences, de même que le recours à la demoiselle du central pour obtenir la communication, bref, tout ce qui rappelle le téléphone d'antan est bien la seule chose à avoir vieilli dans ce texte poignant. Jean Cocteau écrivit ce duo pour voix seule en 1930, et bien des actrices l'avaient déjà porté au succès avant que Francis Poulenc ne le mette en musique vingt-huit ans plus tard. L'écrivain avait réussi à faire du théâtre avec du banal. Quant au compositeur, il intitule ce drame expressionniste «tragédie lyrique». C'est un hommage à Lully et à la hauteur de ton de son récitatif.

Car la musique porte le prosaïsme du texte à la dimension supérieure. Poulenc fait réciter-chanter ces phrases plates dans un arioso à fleur d'émotion, véritable sismographe de l'âme, confondant de naturel et pourtant d'une grande finesse d'écriture. L'orchestre souligne les ruptures, marque les interruptions, autant qu'il se fait murmure, tendresse, immense nostalgie. De ce discours tout en brisures, Poulenc fait une unité, laissant parler haut la musique sans qu'une seule parole du texte soit perdue.

Armin Jordan sait obtenir de l'Orchestre de la Suisse romande des sonorités d'un suprême raffinement, cruellement tranchantes ou d'ineffable douceur, par exemple ces couleurs pâlies qui traduisent les souvenirs du bonheur perdu. En accord avec ce soutien parfait – mais la complicité artistique du chef et de la cantatrice fait depuis longtemps notre admiration – Felicity Lott charge sa voix d'une émotion intense, réussissant le paradoxe d'être constamment au bord des larmes sans être jamais larmoyante. Voilà un art de la diction française qui va bien au-delà de la seule perfection de l'accent: cette évidence du rapport entre l'intonation parlée et sa transmutation en chant est une leçon pour bien des interprètes francophones. Ecoutez-la dire, sur une mélodie d'une tendresse infinie: «J'ai le fil autour de mon cou, ta voix autour de mon cou…»

La Dame de Monte-Carlo reprend le modèle en 1961 sans renouveler tout à fait le miracle. On écoutera pourtant avec intérêt ce monologue pour soprano et orchestre (1961), sur une courte «chanson parlée de Cocteau», qui met en scène et en octosyllabes, sans décor ni téléphone, une cocotte de la Riviera revenue de tout, qui n'aspire plus qu'à «piquer une tête dans la mer».