Et si ces faces tour à tour orageuses et alizéennes pointaient du doigt le fin du fin de la modernité? Tout cela, malgré l'impeccable lifting technique des laboratoires Columbia, a beau sonner fourties: esthétiquement, cet orchestre de dingues puise à pleines notes dans toute l'histoire du big band pour lancer à la face du jazz le cri d'insoumission des révolutionnaires. Plus que celui du pompeux Stan Kenton, le band de Woody Herman est le pendant blanc du grand orchestre de Dizzy Gillespie. Ce feu d'artifice d'idées nouvelles est, comme chez Dizzy, le fait de solistes juvéniles qui sont aussi de redoutables musiciens de pupitre. Rugissante, piaffante, décoiffante, la section de trompettes (ah! les embardées de mustang de «Northwest Passage» ou «Wild Root»!) éclaire le surnom de «premier troupeau» appliqué sans surenchère publicitaire à cet orchestre. L'impression fut telle sur le public d'alors que Stravinski se fendit d'un «Ebony Concerto» qu'on (re)découvre ici dirigé par le maestro en personne. Le «deuxième troupeau», également représenté ici, devait accoucher quant à lui de la plus duveteuse section de saxophones de l'histoire, signataire notamment du cultissime «Four Brothers». Ce parfum de révolution s'évapore dans les décennies suivantes, sans que les différentes moutures (belle incursion dans les années 50 et 60 avec le «Ready, Get Set, Jump», JHR 73527/Musicora) de ce big band décidément nucléaire perdent de leur punch.