Suite logique, trop logique d'un premier album remarqué, A Certain Idea of Love confirme l'aisance du trio lausannois à braconner dans son filet de cordes acoustiques d'élégantes mélodies chagrines. A la manière d'un groupe de métal se consacrant désormais exclusivement aux ballades, Zorg conserve de ses antécédents saturés l'intensité d'une musique apprêtée pour transmettre son message émotionnel de manière frontale. Quitte à verser dans le prosaïsme, ses constructions rythmiques par trop classiques et monotones desservant sur la longueur de l'album la beauté patente de ses arabesques douces-amères. Peu ou pas de surprises dans cette deuxième incursion tendre en Zorgland, toute de tempi alanguis, de voix enchâssées et de guitares qui démangent au point qu'on les gratte sans trêve. Et bien que le trio élargisse quelque peu sa palette restreinte de cordes langoureuses, de pianos et de mélodicas nostalgiques, leur discrétion ne bouleverse qu'en de trop rares occasions l'esthétique monolithique d'un groupe en mal de nuances. Marque de fabrique univoque qui s'étend ici aux répertoires divers de Double («Captain of Her Heart») ou de Life of Agony («Weeds»), dont la disparité se fond sans mal dans le moule casanier de Zorg, cocon trop lisse pour laisser prise à l'étrangeté, à l'inédit.

N. J.

Jazz

Dino Saluzzi

Responsorium

(ECM 017069/Phonag)

Ceci n'est pas du jazz. Encore moins du tango. Les étiquettes s'accrochent par commodité sur son œuvre, peu importe. Dino Saluzzi ne dévie de toute façon pas d'un trait de la route qu'il s'est taillée. Dans cette musique qui ne doit rien à personne (ou tout à tout le monde, choisissez), le bandonéoniste à la face carrée renonce aux courants de passage. Il n'enregistre plus Piazzolla, sachant bien que l'ombre du compositeur rôde de toute manière dans les parages. Dino fait des sons, un peu comme Ernesto Sabato écrit. C'est-à-dire grisé de mélancolie, sarcastique jusque dans l'effacement de soi. Saluzzi, Argentin de partout, écrit des titres avec des points de suspension, des virgules et des exclamations («Dele…, Don!!», «La pequeña historia de…!»). Parce que l'usage simultané du soufflet et des touches implique une parfaite phraséologie, une élégance dansée même dans les virages secs. A 67 ans, il enregistre finalement son plus bel album. Un disque avec fils (José Maria Saluzzi à la guitare, jeune barbe de conquistador) et frère (Palle Danielsson, contrebasse, visage buriné de Viking). Rien de saillant, de propice au slogan, à extraire en fait de cette musique, pour en parler. Tout a lieu en des climats d'après la pluie, de légèreté, de sable moulu. Tout se passe après les tensions résolues, les tragédies et les portes claquées. En suspension, à quelques pouces en dessus du silence.

A. R.