Il fallait une certaine dose de courage, d'inconscience peut-être, pour se jeter dans un répertoire sculpté sur l'âme noire. Un trio français, qui n'a pas oublié qu'à Paris certaines libertés de l'Amérique africaine ont été conquises, s'attaque à quelques blessures sanglantes, des chants de rébellions, des poèmes d'affranchis. Au milieu du disque, pour dire l'étendue de l'effronterie, le clarinettiste Denis Colin joue «Blasé». Une chose meurtrie, infaisable, enregistrée il y a trente ans par Archie Shepp et Jeanne Lee dans un studio de Paname. La version ne ressemble à rien de connu, et porte pourtant le goût salé-salé de la première prise. Un hommage aurait été obscène. Les trois Gaulois – Didier Petit au violoncelle et Pablo Cueco aux percussions – décident que cette violence transcendée n'a pas de couleur, ni d'origine datée. Tous les musiciens d'ici et d'ailleurs ont Something in Common, semblent-ils dire. Alors, non, le «Amen» de Coltrane, le «Turkish Women At The Bath» de John Gilmore ou même le récent «Diallo» de Wyclef Jean (The Ecleftic) ne sauraient être réitérés. Mais ces reprises instantanées (le virulent «Jungoso» de Sonny Rollins bâti sur les spoken words de Snap G ou le givré «They Won't Go When I Go» de Stevie Wonder chanté par le quintette vocal The Steeles) ondulent en des zones sommitales qui esquivent la comparaison. Un disque qui refuse sa condition de doublure.