En 1941, Jacqueline Porret-Forel, alors jeune étudiante en médecine, rencontre pour la première fois Aloïse à l’asile de La Rosière de Gimel où sont internés des malades chroniques. C’est le début d’une histoire qui va occuper toute sa vie et qui va la conduire à créer une fondation pour publier, avec l’appui d’une historienne d’art, Céline Muzelle, et de l’Institut suisse pour l’étude de l’art (ISEA), un catalogue raisonné de quelque 2000 travaux, dessins, carnets, écrits et documents divers, qui est disponible sur Internet (www.aloise-corbaz.ch).

Samedi Culturel: Pourquoi êtes-vous allée rendre visite à Aloïseen 1941?

Jacqueline Porret-Forel: J’étais étudiante et, deux fois par an,le professeur Hans Steck qui l’aimait beaucoup nous montrait des œuvres de ses malades. J’avais été très impressionnée par celles d’Aloïse. C’était la guerre, on manquait de médecins. Je n’avais pas fini mes études, mais j’ai fait un remplacement à La Rosière où était internée Aloïse.

Comment s’est passé le premier contact?

Elle m’a dit: «Allez-vous-en, vous n’avez pas de couleur.» Elle ne le disait pas à tout le monde. Son infirmière, une vieille dame habillée en gris, avait une couleur. La couleur, c’était l’affectivité. La seconde fois, la rencontre s’est mieux passée. Pour finir, elle m’aimait beaucoup et moi aussi. J’allais la voir quinze à vingt fois par année. Quand j’y allais, elle me montrait ses dessins. Elle arrivait avec un grand rouleau sous le bras. Elle les étalait sur la table de repassage. Elle les commentait, mais je ne pouvais pas comprendre à cause du marmonnement. Je comprenais des mots de temps en temps. Notre amitié a duré de 1941 jusqu’à sa mort en 1964.

L’histoire d’Aloïse est liée à Jean Dubuffet, l’inventeur de l’art brut. Or c’est par vous qu’il a vu ses œuvres pour la première fois. Dans quelles circonstances?

Jean Dubuffet avait écrit à Oscar Forel, un de mes cousins qui était psychiatre, qui avait soigné Adolf Wölfli et qui possédait un de ses paravents. Dubuffet souhait l’acquérir. Je ne le connaissais pas, mais j’avais lu cette lettre. En 1946, lors d’un voyage à Paris, j’ai emporté des dessins d’Aloïse. Je lui ai téléphoné. Il m’a reçue. Ce n’était pas un homme compliqué. Il était très intelligent. Je l’ai énormément aimé et nous sommes restés amis. Il a vu les dessins. Il m’a demandé s’il pouvait les prendre. J’ai dit bien sûr. Et il les a exposés chez Drouin, qui était une grande galerie parisienne. Il collectionnait déjà d’autres artistes de l’art brut.

En 1946, Dubuffet parlait-il déjà d’art brut?

Non, pas encore. Cela n’avait pas de nom. Dubuffet collectait de façon systématique. Il allait voir des peintres et des artistes dans les hôpitaux psychiatriques, qu’il détestait d’ailleurs. Comme il détestait l’académisme et les conventions. Il aimait la spontanéité. Il n’a pas vraiment théorisé l’idée d’art brut. J’ai réuni tout ce qu’il a écrit à ce sujet. Il en ressort que cela concerne les artistes qui ont une vision mentale, c’est-à-dire qu’ils ont perdu contact avec la réalité objective et qu’ils projettent leur vision sur le papierou sur un autre support, alorsque les artistes traditionnels effectuent un mouvement d’aller et retour entre l’œuvre et la vision qu’ils en ont. Pour les artistes de l’art brut, il y a seulement l’aller.