Comme La Promesse (1958) de Friedrich Dürrenmatt, Killmousky débute par une réflexion sur le roman policier. Après avoir regardé un épisode de la série anglaise Inspecteur Barnaby, le détective que met en scène Sybille Lewitscharoff formule la pensée suivante: «Que les meurtres soient surréalistes et les mobiles pour le moins tordus, en particulier leur accumulation, n’avait pas grande importance. Il y avait dans chaque épisode trois ou quatre cadavres. Tout sonnait faux, mais c’était drôle et divertissant.» Un verdict qui correspond bien au roman lui-même dont l’intrigue est rocambolesque. Mais peu importe, puisqu’elle saisit et ravit le lecteur.

Client américain

A la retraite anticipée malgré lui, l’ex-commissaire munichois Richard Ellwanger reçoit un appel de New York. On lui demande d’enquêter sur un décès. Le commanditaire est un richissime homme d’affaires américain qui soupçonne que sa fille a été tuée, bien que tout laisse à penser que la victime se soit suicidée. Ellwanger n’avait plus parlé anglais depuis le lycée, et la perspective d’être confronté à un client américain le rend nerveux. Mais il se dit qu’il vaut «mieux se rendre ridicule à New York que de passer son temps à glander à Solln», banlieue résidentielle de Munich.

Il accepte donc ce mandat qui a des ramifications jusqu’au fin fond de la campagne bavaroise. La sœur aînée de la victime devient la principale interlocutrice du détective. Elle le met au fait de quelques épisodes importants dans l’histoire familiale, notamment la relation compliquée que la victime a eue avec son père.

Luxe

D’origine modeste, le commissaire devenu détective privé est projeté dans un cinq-étoiles donnant sur Central Park. Le voilà comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Il a honte de son manteau usé et de sa vieille valise. Cette impression de gêne sociale disparaît au moment où il s’agit de passer à l’action.

Supersalad

Restent les problèmes liés à son anglais qui reviennent de façon récurrente. Par exemple: «Il n’avait pas encore eu le temps d’étudier la carte qu’un serveur lui posa une question, prononçant un mot qui à son oreille ressemblait à supersalad. Mais il ne voulait pas de salade, encore moins de super-salade, et se défendit désespérément. Le garçon posa la question deux fois, trois fois, chaque fois avec une politesse recherchée, puis il renonça et tourna les talons. Ce n’est que quelques jours plus tard qu’il comprit ce que la question signifiait: soup or salad, lui avait demandé le serveur.»

Mais les problèmes de communication vont bien au-delà de l’anglais. L’ex-inspecteur a un chat noir, Killmousky, auquel il pense tout au long de son enquête new-yorkaise. «Son seul ami, se dit-il un brin ému, un sentiment difficile à distinguer de l’apitoiement sur soi.» En rentrant, il se rend compte que Killmousky est vexé d’avoir été abandonné pendant une semaine. Son maître brandit alors une boîte de poisson, «en faisant «miaou, miaou» et «minou, minou», ce qui lui parut passablement idiot, mais Killmousky se contenta de le dévisager d’un air d’ennui, ou mieux encore: il le regarda sans le voir, comme si son imbécile de maître et compagnon de jeu n’existait pas, lui qui maîtrisait la langue féline à peu près aussi bien qu’un Bantou le bavarois.»

Un pari gagné

Sybille Lewitscharoff maîtrise, quant à elle, l’art du polar littéraire, léger et au suspense bien huilé. En plaçant le langage et la narration au centre du texte (dans la citation qui précède, par exemple, avec ce génial «ou mieux encore»!), elle fait passer l’intrigue au second plan. Un pari risqué mais gagné.


Sybille Lewitscharoff, «Killmousky», trad. de l’allemand par François et Régine Mathieu, Piranha 189 p.