Littérature

Comment dit-on Prix Goncourt en «fragnol»?

Lydie Salvayre récompensée pour son roman «Pas Pleurer», où elle se souvient de sa mère, Montse, au joyeux sabir hispano-français, sur fond de guerre d’Espagne

Eté 1936. Une joie révolutionnaire, une joie indescriptible, inoubliable, envahit la jeune Montse. Elle a quitté son village sévère pour suivre son frère à Barcelone en pleine effervescence libertaire. L’épisode, qui sera hélas très court, illumine encore, des années plus tard, le visage de Montse devenue vieille et qui raconte, dans sa langue personnelle, «mixte et transpyrénéenne», ce qu’elle a vécu à «ma Lidia», à sa fille, à Lydie Salvayre. Celle-là même qui a remporté, hier, le plus prestigieux des prix littéraires français.

Montse, malgré son grand âge, raconte Lydie Salvayre dans Pas pleurer, son roman aujourd’hui couronné, s’indigne encore du sort réservé aux pauvres dans l’Espagne d’alors. Elle jure tant et plus en se souvenant des humiliations subies, hispanisant joyeusement son français: «Moi, me dit ma mère, cette phrase me rend folle, je la réceptionne comme une offense, comme une patada al culo, ma chérie, una patada al culo qui me fait faire un salto de dix mètres en moi-même, qui ameute mon cerveau qui dormait depuis plus de quinze ans…»

Aujourd’hui, Montse, avec sa joie, sa colère et son «fragnol» – c’est ainsi que Lydie Salvayre a baptisé la langue de sa mère –, a disparu. Mais la romancière qui en a fait le personnage principal de son livre lui offre un magnifique hommage posthume en forme de Prix Goncourt. Un prix aussi mérité qu’inattendu! Avec Pas pleurer (Seuil), Lydie Salvayre s’est, en effet, faufilée entre David Foenkinos (Charlotte, Gallimard) – qui se console avec le Renaudot – et Kamel Daoud (Meursault, contre-enquête, Actes Sud). Tous les deux semblaient, ces jours derniers, faire la course en tête. Mais il faut se méfier, sans doute, des pronostics trop affirmés. Emmanuel Carrère et son Royaume (P.O.L) qui, après avoir séduit la critique et les lecteurs, aurait dû logiquement séduire le jury du Goncourt n’a même pas été sélectionné, ce qui reste surprenant. Et finalement, c’est celle qu’on n’attendait pas qui l’emporte, au cinquième tour de scrutin, par six voix contre quatre à Kamel Daoud.

Belle bataille finale, d’ailleurs. Belle bataille française. Puisque Lydie Salvayre a écrit en «fragnol» nombre de passages de Pas pleurer tandis que Kamel Daoud, natif de Mostaganem, propose dans Meursault, contre-enquête, beau roman écrit en miroir de L’Etranger d’Albert Camus, un français créolisé, d’une intensité très personnelle: un français qu’il s’est lui-même forgé, dès l’enfance, à force de lectures, une langue apprise par passion, à force d’obstination.

Lydie Salvayre, dans une interview au Samedi Culturel à propos de Pas pleurer (SC du 30.08.2014) , soulignait l’importance du «fragnol», maternel dans son travail: «J’écris sans doute du «fragnol» sans m’en rendre compte, depuis le début. Je me découvre indéfectiblement dans la langue espagnole et dans la langue française», disait-elle. «J’ai adoré recréer la langue dans laquelle parlait ma mère, continuait-elle. Cela répond aussi à un désir politique de poser la question suivante: les mots immigrés sont-ils une menace pour la belle langue française? Question à la fois politique et littéraire.» Les jurés du Goncourt ont clairement répondu non. Même si Bernard Pivot, le président du jury, a déclaré, hier, à propos de Pas pleurer qu’il s’agissait d’«un livre à l’écriture très originale, même si je regrette qu’il y ait parfois trop d’espagnol»…

Meursault, contre-enquête n’est que le premier roman de Kamel Daoud, tandis que Lydie Salvayre, née en 1948, médecin et psychiatre de formation, a publié son premier livre, La Déclaration, en 1991. Beaucoup d’autres beaux textes ont suivi, comme La Compagnie des spectres, Les Belles Ames ou Portrait de l’écrivain en animal domestique , pour n’en citer que quelques-uns. Son écriture a séduit des metteurs en scène qui l’ont parfois portée au théâtre. Elle est aussi une essayiste chaleureuse et une merveilleuse passeuse de littérature. En témoigne son très beau 7 Femmes où elle rendait un hommage sensible, intime et éclairant, à sept écrivaines dont la lecture ou la vie avait compté pour elle.

En témoigne également Pas pleurer où, en contrepoint de la voix impertinente et vive de sa mère, résonne la voix grave de Georges Bernanos et de ses Grands Cimetières sous la lune. C’est la lecture de Bernanos, son regard lucide et courageux sur les atrocités commises par le camp catholique pendant la guerre d’Espagne, qui a ramené Lydie Salvayre vers l’histoire de ses parents, celle de son père communiste, de sa mère et de son oncle, libertaires, opposés à Franco et qui s’exilèrent en France, où elle est née.

Avec une grande générosité, avec vivacité et enthousiasme, Lydie Salvayre partage dans Pas pleurer ses joies de lectrice, ses indignations politiques toujours actuelles et son amour pour sa mère. Le Goncourt salue un livre plein de verve, délicieusement vagabond, un livre en liberté et qui célèbre, justement, la liberté

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