Voilà des années que nous le répétons dans nos colonnes, à commencer par le dossier que nous lui avions consacré lors de sa visite en tant qu'invité d'honneur du Festival international du film fantastique de Neuchâtel (LT du 7.7.2007): par son inventivité, sur le fond comme sur la forme, le Sud-Coréen Park Chan-wook, 44 ans, est l'un des plus importants cinéastes en activité sur la planète. A ce jour, cette opinion, partagée par bon nombre de ses collègues à travers le monde, était toutefois basée sur son activité dans un seul genre: le film d'action. Qu'il soit politique (JSA: Joint Security Area, découvert à Berlin en 2000) ou psychologique (sa trilogie Sympathy for Mr. Vengeance, Old Boy - Grand Prix du Jury à Cannes 2004 - et Lady Vengeance - primé à Venise 2005).

Encore fallait-il que ce talent prouve son envergure en se déployant dans un autre genre. C'est chose faite avec Je suis un cyborg, pour lequel le metteur en scène a opéré un revirement radical. Pour le moins, puisqu'il s'agit d'une comédie romantique. Ce qui ne l'a pas empêché, une nouvelle fois, de faire table rase et de tout réinventer, renvoyant les industries hollywoodiennes ou françaises, très friandes de ce type de films, à leurs études. Je suis un cyborg est un miracle fait film qui a, de fait, remporté, à Berlin l'an dernier, le Prix Alfred Bauer décerné au film le plus novateur de la sélection.

Comme toutes les œuvres précédentes de Park Chan-wook, Je suis un cyborg arrive par le sentier alternatif du Zinéma, à Lausanne, sans être passé par le chemin «officiel» du circuit de salles suisses. Cela pour des raisons complexes que nous avons décrites dans un récent dossier sur la distribution de films en Suisse (LT du 26.4.2008, notamment autour du fait, tout aussi triste, que le dernier film de George Clooney restera finalement inédit chez nous!). Mais qu'importe, puisque Je suis un cyborg est là et bien là, et que, du coup, il n'est pas noyé dans les âneries romantiques qui garnissent actuellement les multiplexes, de L'Amour de l'or à Jackpot.

C'est l'histoire de la jeune Young-goon (Lim Soo-jung). Employée dans une usine déshumanisante qui fabrique des postes de radio, elle fait un burn-out plutôt particulier: persuadée d'être un robot, elle est recueillie dans un asile psychiatrique où elle se nourrit en léchant des piles et ne converse qu'avec les distributeurs automatiques. Parmi les patients, entre une femme qui se prend pour une yodleuse appenzelloise et un paranoïaque qui paraît des plus communs vu les circonstances, un patient tente d'approcher la jeune cyborg: Il-sun (incarné par la star locale de la chanson, Jeong), un kleptomane tellement kleptomane qu'il pense pouvoir voler les qualités des gens simplement en les observant.

«Le distributeur automatique vous salue bien», souffle Il-sun à Young-goon. Et c'est parti pour une heure et demie d'amour fou, d'amour malgré tout, de compréhension, de tendresse et de drôlerie. Un pur bonheur visuel et poétique qui rebondit de trouvaille en trouvaille. Ici, le jeune homme dessine une porte dans le dos de la jeune femme pour pouvoir la «réparer». Là, Young-goon, le cœur léger, est arrachée de son lit par un insecte géant qui l'emmène jusque dans les Alpes suisses, tandis qu'une chanson folklorique pour le moins inattendue envahit la bande-son: «Bärner Oberland isch schön»!

Histoire d'un amour improbable, Je suis un cyborg marque, au cinéma, les rencontres tout aussi improbables de Blade Runner (pour les cyborgs) et de Vol au-dessus d'un nid de coucou. Un peu comme si Clint Eastwood avait plongé l'émotion de Sur la Route de Madison dans une boîte à bonbons roses. Un peu comme si James Cameron avait donné un petit cœur qui bat à son Terminator. Tout cela et, en même temps, absolument autre chose. C'est dire combien Park Chan-wook, qui souhaitait juste «s'aérer la tête et changer de registre» comme d'autres s'achètent du pain, émerveille une nouvelle fois.

Je suis un cyborg (Saibogujiman kwenchana), de Park Chan-wook (Corée du Sud 2006), avec Lim Soo-jung, Jung Ji-hoon, Choi Hee-jin, Joo Hee, Oh Dal-su. 1h45.