Au bras des ombres, comme dit le poète Paul Eluard. Rébecca Balestra est cette sœur-là qui se pare de pierres précieuses pour accompagner les errants, vous, moi, elle. Elle est la reine d’un fantasme de music-hall, tendre et piquant dans une nuit blanche. A la Comédie de Genève, vendredi et ce week-end, avant le Théâtre des Halles de Sierre et l’Arsenic à Lausanne, elle a posé les mots de nos solitudes sur le clavier du pianiste Grégory Régis. Elle a portraituré des hommes et des femmes lessivés, traînant un spleen de chat de gouttière, d’une allée moisie à l’autre. Cette chronique d’une débandade, elle l’a appelée Olympia, histoire de rehausser le destin commun, de retourner l’entonnoir en musique, celle, délicatement sablée d’Andrès Garcia, que jouent en seconde partie les interprètes du The Swiss Cellists de la Haute Ecole de musique de Genève.

D’où vient-elle, Rébecca Balestra, dans sa robe endiamantée? D’un tableau de Gustav Klimt, tiens. A moins que ce ne soit une nuit mauve où André Breton et Robert Desnos invoquent les esprits. Ou de l’Olympia, cette salle où Dalida et Jacques Brel étaient chez eux? Il faut une foi de gamine, un sens de la dérision et un sacré métier pour occuper ainsi l’immense scène de la Comédie, marmoréenne comme une vestale qu’elle n’est vraiment pas. Car voilà qu’elle annonce la couleur. Sa première chanson s’appellera Gérard, un cador naguère des soirées communales, quand le disco était une suée et un espoir. Des déroutes l’ont tassé. Ce Gérard est un totem. Ce sont ces gens du bout du bar que Rébecca Balestra salue, d’un poème à l’autre.

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Romantisme timbré

Minuit soleil, c’est ainsi qu’elle a appelé l’inventaire de ses nuits – édité par art&fiction publications. Ce titre est un encrier: l’infortune des jours trouve dans la superbe de la jeune comédienne, dans sa majesté joueuse, une parure et une distinction. Si elle captive, c’est que ses mots tachent, collent puis s’envolent, papillonnent puis s’écrasent sans vergogne. Ce sont des perles de quincaillerie qui forment des chapelets pour une vie. Si elle captive encore, c’est qu’elle excelle dans le pas de côté, dans le comique de situation aussi, dans cette gaucherie qui n’est pas factice, on le jurerait, mais qui est un aveu de fragilité au milieu de l’écrin. Dans le miroir de la foule, c’est son visage qui se dessine, romantique et farceur.

Autre héroïne de ce début de Bâtie, Marina Otero ne ressemble pas à Rébecca Balestra. Elle a été danseuse à Buenos Aires, a signé des pièces au regard desquelles les bacchanales de Dionysos relèvent de la calembredaine. Elle vient à peine de passer le cap des 30 ans et elle marche aujourd’hui comme un vétéran de la guerre des Malouines. Chacun de ses pas est un cri refoulé. Au Théâtre du Loup jusqu’à dimanche, elle a raconté cette chute-là dans Fuck me, représentée par cinq éphèbes dans leur plus simple appareil, Apollon et Rocky à la fois. Ce sont les hommes de Marina Otero. Ses fauves, ses souffre-douleur, ses gardes du corps.

Une curée d’abord. C’est ainsi que Fuck me vous prend à la gorge. Des danseurs déferlent des gradins et prennent d’assaut la scène, plexus triomphaux, épaules lyriques, pieds volcaniques, se jetant au sol pour se relever en épis, tournoyant comme des pales d’hélicoptère. Des bombes comme on dit, sur une musique à fendre le cœur. A main droite, Marina Otero assiste à cette déflagration qui est l’ersatz d’une autre vie, la sienne il y a quelques années à peine. A l’écran, c’est elle qu’on voit, avec ses suppôts, elle à l’époque où elle s’autorisait tout, des écarts monumentaux, des étreintes scandaleuses, des écartèlements, prête à tous les gestes pour attiser le feu de l’insoumission.

Cette fureur, elle la paie. Elle a été opérée du dos, charcutée sous des projecteurs chirurgicaux. Elle ne pourra sans doute plus danser. Fuck me est l’histoire d’une libido brisée, mais qui se reformule chaque soir. Dans l’arène, les cinq rejouent une débauche d’autrefois dans un vacarme du diable. Ils exorcisent une catastrophe. Marina Otero chavire au milieu de ces suppliciés, un mégaphone à portée de bouche. Fuck me tape sur les nerfs, comment en serait-il autrement? Mais cet autoportrait transperce: atterrée, l’artiste défie la fatalité. Rébecca Balestra et elle ont ceci en commun: ce capital de la douleur que chacune à sa façon magnifie. Une façon de jouer sa peau.


Olympia, Sierre, Théâtre Les Halles, les 17 et 18 sept., rens. www.tlh-sierre.ch; Lausanne, du 30 sept. au 3 oct. rens. arsenic.ch; La Bâtie, festival de Genève, jusqu’au 19 sept.www.batie.ch/fr/