Il n'annonce pas les événements de Mai, ce n'est pas non plus un manifeste politique. Les Choses, premier roman publié par Georges Perec qui paraît chez Julliard le 1er septembre 1965, témoigne pourtant d'un climat, d'un malaise et d'aspirations particuliers à ces années-là. L'écrivain ne s'y trompe pas qui sous-titre son roman Une Histoire des années soixante. La «grande aventure» - autre titre envisagé par Georges Perec - de Jérôme et Sylvie, couple de jeunes héros lancés dans une société de consommation qui commence à prendre la conscience et la mesure d'elle-même - et que théorisera en 1968 Jean Baudrillard dans son Système des objets - raconte à la fois l'inquiétude et l'euphorie qui règnent à la veille de Mai 68.

Jérôme et Sylvie, dans leur «quête éperdue du bonheur», se sentent rapidement «écrasés» à la fois par l'abondance des objets et par les efforts nécessaires à leur acquisition. Nul sentiment révolutionnaire chez eux: «Jérôme et Sylvie ne croyaient guère qu'on pût se battre pour des divans Chesterfield. Mais c'eût été pourtant le mot d'ordre qui les aurait le plus facilement mobilisés.»

Pour la première fois, la littérature dit ce désir éperdu et jamais assouvi d'objets «à la mode» qui tourmente et aliène l'homme moderne, tout en inventoriant avec un plaisir poétique évident les mille et une merveilles jadis réservées à l'élite et que les marchands placent désormais à la portée de toutes les mains sinon, c'est le drame des deux héros, de tous les moyens. «L'économique, parfois, les dévorait tout entiers. Ils ne cessaient pas d'y penser. Leur vie affective même, dans une large mesure, en dépendait étroitement», écrit Perec.

Ironie suprême, Jérôme et Sylvie travaillent au cœur même du système dont ils sont victimes: psychosociologues, ils vivent d'études de marché qu'ils mènent à travers la France, pratique alors en pleine expansion. «Il y eut la lessive, le linge qui sèche, le repassage. Le gaz, l'électricité, le téléphone. Les enfants. Les vêtements et les sous-vêtements. [...] Rien de ce qui était humain ne leur fut étranger.»

Les Choses, couronné par le Prix Renaudot, est d'emblée perçu comme emblématique. Le jour même de sa sortie, Jean-Claude Brisville écrit dans Le Nouvel Observateur: «Il se peut que Georges Perec ait écrit un des livres les plus cruellement révélateurs de notre époque désœuvrée.» «Je me suis aperçu que j'étais en train de parler de ma vie à moi, de la vie de mes amis, de toute cette espèce de groupe qui est d'ailleurs, il me semble, très large: presque toute ma génération», explique Georges Perec à la télévision face à Pierre Desgraupes.

Le livre fait débat. La critique se scinde en deux, relève le sociologue Jacques Leenhardt, dans une postface à l'édition 10/18 de 1985. Il y a ceux qui fustigent la paresse et la tendance dépressive des deux héros: les choses «sont à notre service, écrit François Nourrissier dans Le Nouvel Observateur. En dénoncer la fascination n'est pas un réflexe de culture, mais d'angoisse.» Mais Jean Marcenac, dans L'Humanité, y voit, au contraire, le reflet des inégalités sociales: le livre décrit «simplement ce désir lancinant dans lequel nous vivons tous, les uns esclaves comme ses héros, les autres capitaines de leurs rêves.»

Jean Baudrillard, qui fait paraître en 1968 Le Système des objets chez Gallimard, lira dans le roman la trace du «terrorisme culturel» qui menace l'homme dans sa nouvelle course au «standing». Les héros de Perec illustrent sa conclusion qui montre comment les rapports humains sont finalement court-circuités par la consommation: «La finalité objective (du couple) devient la consommation d'objets, entre autres des objets jadis symboliques de la relation», écrit Jean Baudrillard. «Rien n'a de présence ni d'histoire, tout par contre y est riche de références, note-il. Nous sommes dans l'univers de la consommation. Ne s'y ressasse que l'idée d'une relation qui n'est pas donnée à vivre [...], c'est l'idée de la relation qui se signifie dans ces objets, «se consomme» en eux, et donc s'y abolit en tant que relation vécue.»