LIVRES

Fait divers et littérature, un couple fusionnel

Minh Tran Huy relate l’histoire palpitante qui noue ensemble la «chronique de sang» et le roman. Les drames réels inspirent plus que jamais les écrivains d’aujourd’hui

C’est un fait divers d’un genre particulier, celui des grandes impostures, qui a inspiré Minh Tran Huy pour La Double Vie d’Anna Song, son deuxième roman, largement salué à sa parution en 2011. L’affaire Joyce Hatto dont il s’inspire a profondément marqué le monde de la musique classique: une pianiste britannique, qui avait quitté la scène depuis les années 1970, se mit, vingt ans plus tard, à enregistrer à tour de bras des CD d’une qualité rare. En 2006, Joyce Hatto meurt d’un cancer et son prestige grandit encore. Les critiques les plus prestigieux la portent aux nues. Jusqu’à ce que le pot aux roses soit découvert en 2007: les enregistrements étaient des versions piratées, empruntées à d’autres pianistes et modifiés électroniquement. Son mari et producteur avait créé de toutes pièces la discographie de rêve qu’elle n’avait jamais eue.

Chassés-croisés

Minh Tran Huy, née près de Paris, en 1979, de parents vietnamiens, n’a pas repris l’histoire telle quelle. Elle a modifié les noms, les trajectoires, insufflé une part de son propre parcours familial. La littérature se tisse de ces chassés-croisés. Mais l’intérêt de la romancière pour le fait divers comme source d’inspiration littéraire était né.

L’auteure publie aujourd’hui un essai, Les Ecrivains et le Fait divers. Une autre histoire de la littérature: captivant de bout en bout, écrit à la façon d’une quête personnelle, il montre l’influence massive des «chroniques de sang» auprès des écrivains, du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui. On pénètre dans l’atelier d’écriture de Stendhal, Zola, Maupassant, Dumas, mais aussi Mauriac, Camus, Giono, Duras, jusqu’à Carrère et Jablonka, qui tous ont été happés par le fait divers. On découvre en miroir les affaires qui ont, selon la formule consacrée, défrayé la chronique, durant le XIXe, le XXe et en ce début de XXIe siècle, et comment, à travers les récits de procès, s’écrit le roman d’une société.

Le Temps: Quel a été le déclic pour vous lancer dans cette enquête?

Minh Tran Huy: L’idée a germé après mon deuxième roman, La Double Vie d’Anna Song, qui m’a été inspiré par un fait divers. J’avais des souvenirs scolaires, je savais que Stendhal ou Flaubert avaient puisé dans les faits divers et, dans le même temps, je voyais que cela tournait à une véritable mode chez les écrivains contemporains, comme en témoigne la collection Ceci n’est pas un fait divers chez Grasset. J’ai voulu savoir si l’on pouvait relier ces auteurs les uns aux autres et je me suis aperçue qu’on pouvait en effet relire toute l’histoire de la littérature à travers le prisme du fait divers. Il a été un moteur, une source d’inspiration, mais aussi un repoussoir esthétique, suivant un mouvement d’attraction-répulsion que l’on retrouve dans presque toutes les écoles littéraires.

– Le fait divers est né avec la presse, mais il est à l’origine plus proche de la fiction que de l’article journalistique?

– Les occasionnels ou canards, ces feuilles volantes avec d’un côté la chronique d’un fait divers et de l’autre la même histoire mise en chanson, les fameuses complaintes, sont apparus avec l’imprimerie. Ces canards étaient vendus à la criée et chantés sur les marchés. Toute l’esthétique, les thèmes, les stéréotypes du roman-feuilleton, mais aussi du roman d’aventures et du roman policier viennent de là.

Ces chroniques étaient très largement fictives, voire fantastiques. Aujourd’hui, les faits divers sont considérés comme un parangon de réalisme, et c’est bien parce qu’ils sont vrais qu’ils fascinent les écrivains comme les lecteurs. A l’origine, les faits divers étaient des romans miniatures, voire des contes fantastiques.

– On a l’impression d’être cerné comme jamais par les faits divers, avec Internet et les réseaux qui augmentent encore la circulation de ces histoires. Mais cela a toujours été le cas?

– Depuis que l’histoire de l’humanité a commencé par une escroquerie à la pomme, s’est poursuivie par le meurtre d’un frère par son frère et a failli s’interrompre sur une catastrophe météorologique, disait Pierre Viansson-Ponté… Barthes a montré que parce qu’il mettait en jeu des coïncidences improbables et des causes étranges, le fait divers semblait la manifestation d’une force obscure, comme dans les tragédies et mythes antiques. Les surréalistes ont appelé ça le hasard objectif, d’autres ont parlé de destin, de fatalité ou encore de providence.

Toujours est-il qu’on a le sentiment que le fait divers veut dire quelque chose, sans qu’on sache exactement quoi. Qu’il est un signe, d’autant plus puissant qu’il met en scène des passions exacerbées et des tabous – l’inceste ou le parricide chers aux tragédies grecques.

– Dès le départ, le fait divers désigne à la fois un fait et une façon de raconter?

– Oui, le Grand Larousse du XIXe siècle souligne que le chroniqueur doit à tout prix savoir manier la description pittoresque, le détail sanglant et la phrase qui fait mouche. Il s’agit moins d’être vrai que de «faire» vrai, d’en donner l’impression.

– Vous racontez l’impact de la «Gazette des tribunaux», née en 1825, auprès des écrivains. On a l’impression qu’ils la dévoraient assidûment…

– La Gazette a été une source inépuisable pour les écrivaillons les plus obscurs comme pour Dumas, Stendhal ou Zola. Si ce n’est que les grands écrivains ont toujours voulu raconter autrement que les reporters, marquant leur différence par leur style, leur langue, leur angle d’approche.

– Quel est le dénominateur commun entre tous ces auteurs qui se sont inspirés du fait divers?

– Ecrire, c’est pour moi tenter de mettre des mots sur le silence – dans mon cas, le silence de mes parents, qui ne m’ont jamais rien dit des drames qu’ils avaient vécus au Vietnam et qui les avaient poussés à l’exil. Les écrivains qui se sont emparés de faits divers ont eux aussi l’ambition de dire ce qui ne l’a pas été.

– Comment?

– Toute une lignée d’auteurs s’est intéressée au crime aberrant, illogique, et a tenté de combler les blancs laissés par les juges, les avocats, les reporters, en donnant la parole à ceux à qui ne l’ont guère lors des procès: les assassins. De Maupassant à Mauriac avec Thérèse Desqueyroux, Duras avec L’Amante anglaise ou Camus avec L’Etranger, ils ont essayé de pénétrer les arcanes de la monstruosité. D’autres se sont attachés au silence des victimes. Didier Daeninckx, Patrick Modiano dans Dora Bruder, Le Clézio dans La Ronde et autres faits divers ou aujourd’hui Ivan Jablonka avec Laëtitia ont dressé des tombeaux aux victimes.

– Pourquoi cette fascination du vrai chez les lecteurs et les écrivains aujourd’hui?

– Il n’existe plus de complexe du romancier par rapport au fait divers, autrefois considéré comme un matériau honteux, aujourd’hui devenu un argument de vente. Je me demande si notre intérêt pour le «vrai» du fait divers n’est pas lié à notre entrée dans l’ère de la post-vérité. Il est de plus en plus difficile de vérifier les informations, le relativisme entre le vrai et le faux ne connaît plus de bornes. Des millions de voix se font entendre sur le Net et ce sont autant de rumeurs et de fake news partagées et repartagées.

Le fait divers est cette histoire à la fois extraordinaire et vraie, cette histoire qui ressemble à une fiction mais qui tend un miroir on ne peut plus réel à notre société. On ne sait plus très bien ce qui est «vrai», au fond: House of Cards ou l’accession au pouvoir et la présidence de Donald Trump?


Minh Tran Huy, «Les Ecrivain et le Fait divers», Flammarion, 312 p.

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