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La diversité contre le «globish»: parcours d’un linguiste habité

Né à Carthage en 1936, au carrefour des parlers du monde, Claude Hagège a passé sa vie à concilier l’étude et la défense des langues

Vendredi dernier, au World Economic Forum de Davos, le ministre français de l’Economie François ­Baroin renonçait au dernier moment à prendre la parole en anglais pour s’exprimer… dans sa langue maternelle. L’audience reste un instant pétrifiée avant de se ruer comme un seul homme sur les casques rangés sous les pupitres. Sur la RSR où l’incident d’apparence anodine était relayé, la linguiste et interprète Yve Delaquis y a vu un signe réjouissant de défaite du «globish», cet anglais de cuisine truffé de fautes qu’infligent au monde les décideurs non anglophones par peur de passer pour un plouc. «Parlez votre langue et utilisez des professionnels de la traduction», implorait-elle au nom du parler juste.

Claude Hagège ne dit pas autre chose. Né à Carthage en 1936, professeur au Collège de France, membre de l’Organisation internationale de la francophonie, ce linguiste à l’appétit insatiable est tombé dans la marmite des langues quand il était petit. Au point que ses parents s’en sont inquiétés auprès d’un psychiatre. Etait-il fou, ce rejeton de 4 ans? Qu’on se rassure, le psychiatre était catégorique: «L’enfant est normal.» Et Hagège de préciser, dans un petit opuscule plein d’humour (Parler, c’est tricoter, L’Aube, 2011): «Il se trouve que je suis un homme habité. […] Les langues nous ouvrent à tout le monde. L’amour des langues, c’est l’amour des gens.»

Péril sur la science

Doté donc d’un rare appétit de connaissances, Claude Hagège manie une cinquantaine de langues, dont une dizaine en profondeur. Russe, japonais, chinois, hongrois, hindi, pour ne citer que les plus classiques. Il est aussi spécialisé dans les langues amérindiennes, notamment le navajo. Mais jamais il ne les observe comme des spécimens épinglés derrière une vitrine. Ce sont pour lui des organismes vivants, épanouis, parfois étouffés dans un grand jardin du monde. D’où sa peine lorsqu’il assiste aux ravages de la monoculture: ­l’anglais, s’il ne s’est pas banalisé dans nos vies quotidiennes, exerce une pression intense dans le domaine éducatif, dans les affaires, dans la recherche. La physique, les mathématiques peuvent-elles se faire universellement en anglais? Non, tonne-t-il dans un édifiant chapitre consacré au phénomène du tout à l’anglais dans les sciences. Le monolinguisme scientifique étouffe l’innovation, établit un complexe d’infériorité, intimide les chercheurs qui souvent maîtrisent mal la langue, et les oblige à emprunter les mêmes sillons cognitifs que leurs confrères.

Car rien ne vaut la langue maternelle – dominante, dit-on dorénavant pour prendre acte des acquis de l’égalité – «pour se dire et dire le monde». C’est la langue de la spontanéité, de l’affection et de l’émotion. Jamais à court d’érudition, le linguiste rappelle que César n’a jamais dit Alea jacta est ou Tu quoque mi fili: le dictateur romain avait été élevé en grec, c’est donc dans cette langue qu’il a prononcé les mots de la grande transgression du Rubicon, et ceux de la stupeur face à l’imminence de la mort. Quant à la traduction, elle est selon lui le plus vieux métier du monde, et s’avère plus cruciale que jamais de nos jours.

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