En marge du centenaire du futurisme, mouvement pictural italien fondé par Marinetti en 1909 et dédié à l'expression de la vitesse et de la lumière, le Kunsthaus de Zurich accueille une exposition en collaboration avec la National Gallery à Londres, où elle a déjà été montrée. Elle concerne le courant qui a précédé le futurisme, et y a conduit: le divisionnisme, dont le nom désigne une manière de diviser la lumière en ses composantes chromatiques.

On aura compris que le divisionnisme se base sur les mêmes théories de la couleur (du chimiste français Chevreul et du physicien américain Rood, vers la fin du XIXe siècle) que son pendant français, légèrement antérieur, le néo-impressionnisme, ou pointillisme.

Mais, si les artistes italiens, autour de 1890, ont été peu ou prou influencés par les compositions picturales de Georges Seurat ou de Paul Signac, chefs de file du néo-impressionnisme en France, ils ont formé un groupe assez hétérogène, ancré dans la tradition picturale et très concerné par la situation politique de l'Italie.

Sur le plan technique, par exemple, les Italiens ont davantage que le point prisé la touche longue, les ajouts de couleur pure sur un fond également coloré, et les empâtements qui créent une structure, une manière de relief particulièrement expressif. Frappant à Zurich, où l'éclairage le met en évidence, ce relief ajoute une vibration supplémentaire à celle que produit le mélange optique des couleurs. Et puis, par rapport au néo-impressionnisme, héritier direct de l'impressionnisme, les sujets ne sont pas les mêmes. Vittore Grubicy de Dragon, le fondateur du divisionnisme, Giovanni Segantini, son représentant majeur, Giuseppe Pellizza da Volpedo, Angelo Morbelli ou Emilio Longoni se sont réclamés d'autres antécédents, notamment l'art religieux (le sujet de la maternité est souvent traité, et la forme du tondo, ou du polyptyque, parfois choisie) et le naturalisme.

Spectacle charmant de femmes dans les rizières

On notera, en Italie du Nord, berceau de cette nouvelle tendance picturale, un intérêt pour la campagne et ses travaux, pour la ville et son prolétariat, pour le symbolisme aussi, ce qui n'est pas antagoniste. Ainsi, Segantini aborde aussi bien le thème des Mauvaises mères (1894), dans un tableau célèbre conservé à Vienne, que celui des duretés de la vie paysanne, à la montagne qui plus est, montrant le retour dans la neige d'une femme tirant un traîneau lourdement chargé de bois. Angelo Morbelli, le même qui nous offre la vision élégiaque d'une femme contemplant, au crépuscule, la campagne environnante, la tête calée par un large oreiller, Angelo Morbelli donc dépeint avec récurrence les femmes penchées sur les rizières. Spectacle charmant, qui néanmoins atteste le caractère ingrat de ce travail mal payé - l'une des peintures s'intitule Per ottanta centesimi! (Pour huitante centimes!).

Angelo Morbelli, encore lui, dans le style assez doux, les teintes tamisées qui lui sont propres, met en scène des vieillards esseulés dans une cantine la nuit de Noël, vision de la dérision et du désespoir. Emilio Longoni aussi s'intéresse aux effets de la solitude (Seule!, 1900) et à l'injustice. Plus virulents, Pellizza da Volpedo organise - sur la toile - grèves et marches solidaires et Umberto Boccioni, Giacomi Balla et Carlo Carrà perturbent les toutes nouvelles règles stylistiques, pour donner l'image heurtée, bruyante et contrastée des banlieues, de la folie, des foules.

On en arrive, au terme de l'exposition, aux premiers pas du futurisme, illustrés par ces images clés de Balla, qui décompose la lumière émanant d'un lampadaire, de Boccioni, qui fantasme sur la ville et ses violences quotidiennes, de Carrà, chez qui passants, calèches et autobus suivent leur chemin penché et irrégulier, dans un magnifique tohu-bohu. La Suisse a participé à l'aventure du divisionnisme, et du modernisme lombard, en accueillant Segantini bien sûr, mort dans les Alpes à l'âge de 41 ans, mais aussi avec les œuvres de Giovanni Giacometti, aux tons francs et joyeux, d'Edoardo Berta, peintre tout imprégné de symbolisme, de Filippo Franzoni, lumineux paysagiste, de Luigi Rossi enfin, qui dans un tableau situé à la montagne évoque, silencieusement, le chant des cimes.

Rivoluzione! Les modernes italiens de Segantini à Balla. Kunsthaus (Heimplatz 1, Zurich, 044/253 84 84). Ma, sa, di 10-18h, me-ve 10-20h. Jusqu'au 11 janvier 2009.