Beaux-arts

Le divisionnisme a fait passer la peinture de la chimie à l’optique

L’exposition inaugurale de la Fondation Pierre Arnaud, à Lens, en Valais, est l’occasion de se pencher sur les différentes interprétations de la technique prônée par Georges Seurat, de la Belgique à l’Italie en passant par la Suisse

La peinture entre chimie et optique

Dans le sillage de Georges Seurat à la fin du XIXe, des peintres se mettent à juxtaposer savamment les couleurs sur la toile pour que l’œil du spectateur les fusionne. La Fondation Pierre Arnaud à Lens, en Valais, célèbre ces artistes divisionnistes

On se souvient de Peau d’âne demandant à son père des robes couleur de temps, couleur de lune et couleur de soleil. C’est depuis toujours le défi des peintres que de rendre les nuances du réel. A la fin du XIXe siècle, l’on croit au progrès, à la science, et, en ce printemps 1884, c’est en homme de raison que Georges Seurat – il n’a pas 25 ans – s’attelle à une toile qui deviendra une référence de l’histoire de l’art. Il ne montrera ce vaste paysage de 3,5 mètres de large que deux ans plus tard, dans une exposition considérée comme la dernière de la période impressionniste. La Grande Jatte appartient, déclare alors le critique Félix Fénéon, au néo-impressionnisme. Seurat parlera d’impressionnisme-luminisme, de peinture optique, de chromo-luminarisme, ou encore de divisionnisme. On le voit, s’il est difficile de rendre les couleurs du réel, il l’est tout autant de nommer la façon dont on s’y prend.

La Grande Jatte est aujourd’hui exposée à l’Art Institute de Chicago et elle n’a pas traversé l’Atlantique pour rejoindre en Valais l’exposition inaugurale de la Fondation Pierre Arnaud consacrée au divisionnisme. On peut tout de même voir cette scène de la vie parisienne sur un grand écran posé en fond de salle, avec des zooms didactiques pour mieux discerner encore la touche de Seurat. Elle figure en grande ancêtre de toutes les œuvres exposées là, signées par des peintres qui au-delà de Seurat, mort précocement à 31 ans, et de son ami Paul Signac, ont choisi de juxtaposer les couleurs sur la toile plutôt que de les mêler.

Ces artistes s’appuient sur leurs connaissances des lois chromatiques pour que l’œil réalise le mélange optique. Sans doute Seurat était-il un bon élève plutôt qu’un génie, qui a appliqué des théories développées dans les décennies précédentes par différents savants comme le chimiste français Michel Eugène Chevreul, le physicien écossais James Clerk Maxwell, ou encore l’Américain Ogden Rood. Les couleurs juxtaposées s’influencent les unes les autres, s’illuminent, s’assombrissent, jusqu’à produire sur la rétine l’effet de nouvelles teintes qui ne semblent pas exister sur la toile. Bien sûr, Seurat n’est pas le premier peintre à s’intéresser aux sciences, et d’autres avant lui se sont nourris des intuitions de Léonard de Vinci, des grandes découvertes de Newton sur la décomposition de la lumière en un cercle chromatique, ou encore des études de Thomas Young et de Goethe.

Le pointillisme restera pour les profanes la technique manifeste de ce mouvement, mais il n’est qu’une des façons possibles de rapprocher les couleurs pour produire des effets toujours fascinants. «Croire que les néo-impressionnistes sont des peintres qui couvrent leurs toiles de petits points multicolores est une erreur assez répandue, écrira Paul Signac, décrivant le point comme un «médiocre procédé». Et de conclure, emphatique: «Le néo-impressionnisme ne pointille pas, il divise.» Et c’est bien le grand mérite de l’exposition de Lens que de montrer la diversité des recherches picturales qu’on peut assimiler à celles de Seurat et Signac pendant plus d’un quart de siècle. Si pour certains c’est l’aventure d’une vie, d’autres se lassent plus vite, comme Camille Pissaro, dont on peut voir une amusante Cueillette des pois à Eragny, petite toile de 1893.

La Suisse a été une plaque tournante du divisionnisme, comme le rappelle Cäsar Menz, ancien directeur du Musée d’art et d’histoire de Genève, dans le catalogue. De part et d’autre du pays, il évoque des artistes qui, par leurs voyages, leurs échanges, ont été rendus sensibles à cette nouvelle façon de peindre: Alexandre Perrier à Genève, Cuno Amiet en Suisse alémanique et, tout à l’est du pays, Giovanni Segantini et son élève et ami Giovanni Giacometti On retrouve quelques belles œuvres de chacun dans l’exposition.

S’il a adopté les Grisons, Segantini vient bien sûr d’Italie. Formé à Milan, il est présent en 1891 dans la première exposition du divisionnisme italien, à la Triennale de Brera. Bien que peinte à Savognin, son Ave Maria pendant la traversée du lac (1886), visible au Musée Segantini de Saint-Moritz, est même considérée comme la première toile du divisionnisme italien, qui serait né en complète indépendance du mouvement français, et qui est très bien représenté dans l’exposition. Dans cet Ave Maria, le soleil, frontal, se décompose, au ciel comme dans son reflet aquatique, en particules colorées. Cette frontalité solaire, explique Annie-Paule Quinsac dans le catalogue, fait partie des particularismes italiens, le principal restant une approche plutôt opposée au positivisme de la fin du XIXe siècle. Certains iront jusqu’à un véritable réalisme social éclipsé ensuite par un symbolisme plus tourné vers la nature.

On peut estimer entre réalisme et symbolisme ce Vent d’Aquilon qui fait l’unanimité chez les visiteurs de Lens. Carlo Fornara, qui faisait déjà partie, à 20 ans, de l’exposition fondatrice de 1891, l’a peint entre 1902 et 1904. On y voit les couleurs se diviser en longues lignes plutôt qu’en touches, et le violet, couleur peu utilisée ailleurs qu’en Italie, s’imposer. Outre le contraste des teintes, Fornara glisse aussi, comme le faisait Segantini, des poudres d’or, mais aussi d’argent, dans les interstices de ses touches pour créer un phénomène d’iridescence.

Une femme en noir ployant sous son fagot dans le vent froid du nord, une autre en dentelles blanches lisant dans son jardin ensoleillé. Outre le contraste des sujets, le portrait de La Dame en blanc peint par le Belge Théo van Rysselberghe, également en 1904, intègre une version adoucie, mauve, du violet, et de manière plus harmonieuse, comme pour apaiser, rafraîchir les contrastes. L’œuvre est à l’image du divisionnisme belge, qui simplifie moins les formes que Seurat (grand ami de van Rysselberghe), et cherche pour chaque partie du tableau la touche la plus adaptée, plus ou moins petite, plus ou moins longue. C’est un des nombreux portraits de l’épouse de l’artiste. Biographe de Gide, elle est aussi l’éditrice de catalogues et de la revue L’Art moderne, qui ont diffusé les théories divisionnistes en Belgique.

Divisionnisme. Couleur maîtrisée? Couleur éclatée! Fondation Pierre Arnaud, Lens (VS), jusqu’au 22 avril. www.fondationpierrearnaud.ch

,

Publicité