En 2004, Grégoire Bouillier vit un chagrin d’amour si ravageur qu’il «en prend pour dix ans»: dix ans de dépression, de deuil, de ruminations et d’obsessions. Peu après, sa peine est aggravée par le suicide accusateur d’un mari trompé. Ces malheurs emplissaient les huit cents pages du livre 1 du Dossier M avec des bonus sur Internet. Huit cents pages formidables, énervantes, drôles, pathétiques, tout en allers et retours dans la biographie de l’auteur, composant en même temps un fabuleux tableau de l’époque. L’écriture de Bouillier est élégante, rapide, inventive, vivante. Le lecteur, happé malgré lui par cette logorrhée, finissait par en redemander. Eh bien, comme annoncé, en voilà une autre charretée de 880 pages (avec bonus toujours, www.ledossierm.fr). L’effet de sidération n’est plus le même, le ressassement guette, la fatigue aussi, mais le plaisir gagne au bout de quelques pages.

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Il y en a de somptueuses, où le sens de l’ironie et la finesse du regard font merveille. Une visite au Musée d’Orsay avec Camille, une des nombreuses filles chargées de prouver que M est irremplaçable, ici en extase devant un Cézanne, alors que lui-même ne prête aux tableaux qu’une attention «praxinoscopique» (on enrichit aussi son vocabulaire au cours de ce marathon verbal) pour s’arrêter enfin devant un Monet troublant, Camille sur son lit de mort.

Confession au lecteur

Autres sommets de cette traversée du malheur quotidien: un festival littéraire où l’auteur se ridiculise, un verre ou deux au comptoir du café de Plurien, non-lieu qui correspond à l’état de néant où il se trouve, la visite de l’exposition que Sophie Calle a consacrée à l’interprétation de son malheureux fax de rupture – 107 versions, par autant de femmes qui le chantent, le jouent, le déclinent! Bouillier pousse la sincérité rouée jusqu’à avouer avoir inventé les plus émouvants ou les plus flatteurs des souvenirs du livre 1, ce qui est troublant dans une entreprise qui joue sur la mise à nu!

Dans les dernières pages, sa peine purgée, l’auteur se demande s’il ne lui reste pas d’autres lettres que M à explorer ou un peu de bonheur à vivre dans son «troisième âge». Et conclut, avec son lecteur, pourtant bientôt en manque: «Tout ça pour ça?»


Grégoire Bouillier, «Le Dossier M. Livre 2», Flammarion, 880 p.