«Les mensonges sont destructeurs, seule la vérité peut guérir.» Depuis dix ans, Norman Lebrecht livre une bataille acharnée contre les «parasites» de la musique classique. Il s'en prend aux agents de concerts, aux chefs d'orchestre, dénonce leurs salaires exorbitants dans des livres qui sortent à un rythme soutenu. Après The Maestro Myth, publié en 1991, le journaliste anglais a récidivé avec un autre pavé intitulé When Music Stops.

La musique classique est en crise. «A quoi bon faire des critiques de concert? N'est-il pas plus urgent de comprendre pourquoi un artiste est en forme, ou joue mal?» Chroniqueur musical, homme de télévision, Norman Lebrecht est la brebis galeuse qui vide chaque semaine son panier de scandales, dans les colonnes du Daily Telegraph de Londres, jusqu'aux caméras de la BBC. A Verbier, il organise un débat, aujourd'hui même, pour revoir le rôle – indispensable ou non – des critiques, des agents de concerts et des producteurs de disques dans le milieu musical.

Le Temps: Norman Lebrecht, quel est le feu qui anime votre débat depuis si longtemps?

Norman Lebrecht: L'industrie est en passe de détruire la musique dite «classique». Les grandes maisons de disques n'enregistrent pratiquement plus rien: le violoncelliste Yo-Yo Ma grave de la musique «country & western» pour le label Sony, d'ailleurs spécialisé dans les musiques de film. Leur slogan pourrait être: «anything but classical» (tout sauf le classique)! Le nombre de concerts diminue, le public boude la musique dite «sérieuse». Mais ce n'est que l'aboutissement d'un processus par lequel, il y a 30 ans, l'industrie musicale s'est focalisée autour d'une poignée de stars, davantage éprises de l'argent que de la musique.

– Comment les maisons de disques réagissent-elles à cette crise?

–J'ai prédit un «krach» dans mon dernier livre paru en 1996 – When Music Stops. A l'époque, six groupes principaux contrôlaient 85% du marché. Il n'en existe plus que quatre aujourd'hui: BMG a cessé toute production de musique dite «classique», et les trois autres géants – EMI, Sony, Vivendi – ont réduit leurs sessions d'enregistrement à un tel point qu'EMI Classics, par exemple, ne produit que 35 disques par an. En deux ans, Polygram est devenu Universal, qui à son tour a été racheté par Vivendi – une compagnie qui se spécialise dans le traitement des eaux et des égouts! Philips n'existe plus, tandis que Decca et Deutsche Grammophon se partagent le peu qui reste. L'industrie du disque classique est à l'image de l'industrie minière au dix-neuvième siècle – une affaire du passé.

– N'y a-t-il pas d'issue?

– Les managers d'orchestre vous expliqueront qu'il vaut mieux arrêter les concerts. Chaque prestation coûte 40 à 60 000 dollars! Mais l'essentiel est d'éradiquer la soif démesurée des chefs. Par exemple, Lorin Maazel demande 6 millions de DM pour douze semaines de travail par an avec l'Orchestre du Bayerische Rundfunk de Munich. D'où croyez que sort cet argent? Des contribuables, bien sûr, qui finissent par mépriser un art qui ne les intéresse même pas! De même, les politiciens ne veulent plus alimenter des parasites qui ne leur donnent rien en retour; ils préfèrent investir dans des hôpitaux. Et pourtant, les agents de concert persistent à miser sur des stars pour obtenir 10% de recettes en plus.

Verbier Festival & Academy.

Jusqu'au 6 août. Débat aujourd'hui à 16 heures, Café Schubert (près de la Tente Médran). Renseignements au tél. 0848 800800. www.verbierfestival.com.