La lumière s'éteint, la salle vibre sous les cris aigus des adolescents. Leurs hurlements couvrent jusqu'aux pulsations des haut-parleurs. Difficile d'appréhender quoi que ce soit en ce début de générale pour les écoles, lundi à Lyon. Mais, peu à peu, la salle se tait. Des silhouettes blanches apparaissent sous les projecteurs. Des corps se désarticulent, chutent. Et lorsqu'un danseur tourne sur sa tête comme une toupie, les spectateurs restent bouche bée. Bluffés par la performance physique, mais aussi par l'humour, une scénographie épurée et inventive, une réelle dramaturgie. Car Dix versions, la nouvelle création de la Compagnie Käfig, est la preuve que la danse hip-hop a aujourd'hui réussi à s'imposer sur scène: break dance, moon walk (déplacement au ralenti), smurf (ondulations qui traversent tout le corps)… tout y est. Sauf que les protagonistes ont troqué le bitume contre le plateau, les bonnets et les entrejambes pendouillant jusqu'aux genoux contre des costumes.

«Danse hip-hop ou contemporaine, les étiquettes importent peu, explique Mourad Merzouki à l'issue de la représentation. J'ai envie de faire des spectacles, c'est tout.» A 28 ans, ce Français d'origine kabyle, lui-même danseur, s'est peu à peu imposé à la tête de sa compagnie, jusqu'à assumer le rôle du chorégraphe. Pour Dix versions, il écrit un synopsis, le soumet à ses danseurs. Ensemble, ils le mettent en mouvement. «La rigueur du travail artistique me fascine, et le hip-hop a besoin d'évoluer: les défis, les joutes que s'offrent les breakers dans la rue, c'est très bien. Mais aujourd'hui, ce genre de démonstration n'amène plus rien de neuf.»

Les breakers qui ont réussi leur conversion en danseurs professionnels sont rares. Mourad Merzouki en fait partie. Parce qu'il est un passionné de la scène avant d'être un adepte du hip-hop. Et parce qu'il sait gérer une équipe et son temps de travail, motiver ses danseurs. «Rendez-vous demain à 15 heures», leur lance-t-il lorsqu'ils s'apprêtent à partir, après le spectacle. Surpris, ils n'ont pas le temps de protester: «Mais oui, Rachid, il y a encore des trucs à caler, surtout avec la vidéo. Si vous venez plus tard, on n'y arrivera pas.»

Et, s'adressant à la journaliste: «Si je n'insiste pas, à la fin de la tournée, ils vont arriver cinq minutes avant leur entrée en scène. Voilà pourquoi je serre la vis au départ. Au tout début, je passais pour le bourreau, sourit le danseur. Aujourd'hui, ils ont compris. La plupart d'entre eux montent pour la première fois sur scène. Il n'y a que trois mois qu'on répète ensemble: ils apprennent à travailler. Peu importe si l'on fait du classique, du contemporain ou du hip-hop. Il faut de la discipline.»

Mourad Merzouki est né à Saint-Priest, dans la banlieue lyonnaise. A sept ans, son père veut l'inscrire à des cours d'arts martiaux. Mais le garçon préfère l'école du cirque qui répète à côté. Il y restera jusqu'à l'âge de dix-sept ans. Le hip-hop est venu à sa rencontre lorsqu'il en avait quinze: «Dans la banlieue, impossible d'y échapper, raconte-t-il. Et comme j'avais de solides bases d'acrobatie, j'ai facilement appris mes premières figures de break.»

Dix versions est le début d'une nouvelle étape: après Käfig en 1996 (la pièce qui donne son nom à la compagnie) et Récital deux ans plus tard (créé à la Biennale de la danse de Lyon), Mourad Merzouki, tout en restant fidèle au sujet du métissage, évolue vers un univers moins illustratif. Plus abstrait que les pièces précédentes, Dix versions – ou Diversions, d'ailleurs – est un spectacle en dix tableaux sur le thème de la différence (des corps, des couleurs, des musiques…), le but étant «de confronter la gestuelle hip-hop à différents univers scéniques et de donner à voir simplement de belles images».

Le pari est réussi. Et si Käfig fête aujourd'hui son troisième succès sur scène, ce n'est pas pour tourner le dos à la rue (la compagnie monte des spectacles de plein air), ni pour se cantonner au seul hip-hop: «Un jour, j'aimerais bien faire une création avec des danseurs contemporains, avoue Mourad. Aujourd'hui, c'est trop tôt. Je dois d'abord être complètement à l'aise dans ma propre démarche.»

Dix versions, par la Compagnie Käfig. Maison de la danse, 8, av. Jean-Mermoz, Lyon. Jusqu'au 24 février à 20h30. Loc. au 0033/4 72 78 18 00.

En tournée en France de mars à juin (rens. au 0033/ 478 21 48 74).