Nous l’avions rencontré en 2003. Daniel Gauthier, alors âgé de 35 ans, passait une bonne partie de ses loisirs à voler virtuellement à bord des avions de Flight Simulator 2004. Alors que la dernière mouture de la licence, Microsoft Flight Simulator, est disponible depuis quelques jours, qu’est devenu notre pilote fribourgeois?

Roger, il va bien, merci pour lui. Il ne s’est curieusement pas encore jeté sur le dernier opus. Pourquoi? Parce qu’il attend patiemment de s’acheter un nouveau PC beaucoup plus puissant qui saura rendre grâce aux somptueux graphismes du nouveau simulateur, capables de mettre à genoux les plus rutilantes machines de gaming.

«La communauté Flight Simulator est partagée entre les joueurs et les «simmeurs», les premiers veulent juste s’amuser quelques minutes, les seconds sont des mordus de réalisme qui n’hésitent pas à entreprendre des Genève-New York en temps réel. «C’est une distinction très importante», assure celui qui est également pilote dans la vie réelle avec 1700 atterrissages au compteur.

«Modder» les aéroports suisses

Des simmeurs, Daniel Gauthier en fait clairement partie. Déjà en 2003, il volait, certes, mais il «moddait» beaucoup. Entendez par-là: il développait bénévolement des fichiers contenant les modélisations des aéroports suisses pour Flight Simulator 2004. Ces fichiers sont appelés des «mods» (mot tiré de l’anglais modification) et sont connus dans l’univers du jeu sur PC pour altérer certains aspects des jeux, en l’occurrence en ajoutant moult détails tels que des aéroports donc, mais aussi des avions, etc.

Daniel Gauthier mettait son travail à disposition des internautes, qui n’avaient plus qu’à télécharger ses mods pour retrouver tel ou tel aéroport suisse sur leur PC. Ecuvillens, Payerne, Yverdon, Porrentruy: à l’aide de photos que des passionnés lui envoyaient, Daniel Gauthier jouait aux architectes et reproduisait aussi fidèlement que possible les bâtiments et véhicules œuvrant dans ces aérodromes qui n’étaient pas présents dans la version de base du jeu, ou alors de manière très rudimentaire. Passionné, il a fini, comme tout moddeur qui se respecte, à passer plus de temps à développer du code et des modèles 3D qu’à en profiter en jeu – un phénomène qui va bien au-delà de Flight Simulator.

La guerre des boutons

En 2006 est sorti Flight Simulator X, ou FSX, qui était jusqu’à il y a quelques jours le plus récent épisode de la franchise. Daniel Gauthier l’avait évidemment acheté, en changeant toutefois son fusil d’épaule. Son intérêt s’est porté sur d’autres types d’avions: «En 2004 je pilotais plutôt des avions de ligne, et tout ce qui se pilote aux instruments. Avec FSX je me suis mis aux avions militaires.»

Son activité de modding a elle aussi évolué. Les jeux deviennent de plus en plus photoréalistes, et de fait, «la modélisation de «scènes» devient trop complexe et trop chronophage pour les développeurs amateurs comme moi», dit-il. Des studios professionnels tels que le suisse FlyLogic ont fait des mods pour les simulateurs de vol leur fonds de commerce.

Mais Daniel Gauthier n’a pas abandonné le modding pour autant. Pour rendre les engins militaires encore plus fidèles, il s’est désormais lancé dans la modélisation des cockpits, comme pour le C47 – un DC-3 militaire héros de la Seconde Guerre Mondiale – sur lequel il a travaillé avec d’autres passionnés du monde entier. Lui s’occupe en particulier des sons des boutons, leviers et autres interrupteurs présents devant les pilotes. (voir ci-dessous)

Pour capturer les véritables ambiances sonores, il a demandé à une connaissance ayant accès au cockpit d’un C47 en Allemagne de filmer, à l’aide de son smartphone, le tableau de bord de l’avion tout en actionnant successivement chaque commande. Ne lui restait plus ensuite qu’à intégrer tout cela dans un nouveau mod pour FSX. Un travail de fourmi.

La fièvre du modding se paie en milliers d’heures, mais également en espace de stockage sur son disque dur: «FSX occupe 16 gigagoctets [Go] de mémoire, mais j’ai installé environ 800 Go de fichiers supplémentaires. C’est une spirale sans fin», sourit-il.

De meilleurs jeux, moins de mods

Avec l’arrivée de Microsoft Flight Simulator cette année, on pouvait craindre le pire pour la scène du modding. Grossièrement résumé, toute la planète a été modélisée de manière automatique par des algorithmes s’appuyant sur la cartographie de Bing, concurrent de Google Maps et propriété de Microsoft. Seuls quelques aéroports et cités ont été modélisés «à la main» par les équipes du studio français Asobo. En somme, que l’on survole Caracas, Tombouctou ou Cossonay, tout y est. Alors, quel besoin d’ajouter quoi que ce soit?

«Quand on descend sous les 3000 pieds [1000 mètres], on se rend compte que beaucoup de décors sont génériques», remarque-t-il. Si l’on veut véritablement voir sa maison près de l’aérodrome, il faudra donc s’en remettre aux mods.

«Le succès du nouveau Flight Simulator sera conditionné à l’ouverture du jeu aux moddeurs», veut croire Daniel Gauthier. Le jeu est pour l’instant trop jeune pour foisonner de mods, qui commencent à peine à arriver.

Microsoft a de son côté mis en place une plateforme de vente des mods pour les développeurs professionnels ou semi-pros. Une condition est nécessaire pour que prenne la sauce: que Microsoft n’impose pas trop de mises à jour, souvent synonymes d’incompatibilités avec les mods installés. «FSX tient parce qu’il n’est plus mis à jour. D’autres simulateurs comme Prepar3D connaissent beaucoup de mises à jour qui tuent les add-ons», glisse Daniel Gauthier.

Quatorze ans après sa sortie, Flight Simulator X est en effet activement joué et bénéficie d’une communauté active, tout simplement parce que les utilisateurs produisent sans cesse du nouveau contenu. Mais la tendance est plutôt à moins de mods, notamment parce que les jeux de base sont de plus en plus riches. Daniel Gauthier estime qu’au fil des épisodes la part du contenu téléchargé a reculé. «Sur FS 2004, c’était du 80% de mods, 20% de jeu. On est passé peut-être à 50/50 avec FSX. Sur le dernier, on peut s’attendre à 80% de contenu originel et 20% de mods?» s’interroge-t-il, avant d’ajouter: «Enfin moi, tel que je me connais, j’en installerai sûrement énormément.»

En attendant de goûter au nouvel opus, lors d’un premier vol qui sera certainement autour de sa région de résidence, notre pilote fribourgeois, lui, lance FSX quotidiennement. «J’allais arrêter, et puis je suis tombé sur un Mirage F1 pas mal du tout… Peut-être que je modéliserai les sons de son cockpit.» Voilà un passionné qui n’est pas près d’atterrir.