Le réveillon, c'est le bouchon qui saute, les bonnes résolutions, les huîtres au citron et... le clubbing. Des discothèques aux scènes ouvertes disséminées en ville, la Suisse se mue en dancefloor géant pour le passage de l'an. Enfin ça, c'était avant.

Ce 31 décembre 2020, au lieu d'enflammer la piste, les démons de minuits resteront sagement à la maison. Tout comme celles et ceux qui s'agitent habituellement derrière les platines. Pour les DJs du monde entier, cette soirée sonnera comme le triste point final d'une année en sourdine. L'occasion de rembobiner le fil, entre incertitudes, frustrations et faim de foules.

Il y a une année jour pour jour, on l'aurait trouvé au D! Club, mixant des beats de hip-hop devant un parterre dense. «Le 31 c'est toujours une grosse soirée et une ambiance particulièrement joviale», explique Green Giant, DJ depuis 20 ans et résident de la boîte de nuit lausannoise. Sous les stroboscopes, il était loin d'imaginer les mois de silence à venir en 2020. Des mois de fermeture puis de réouverture puis de fermeture à nouveau, d'annulations, de cachets qui tombent. Avec des APG couvrant partiellement les pertes. «En travaillant dans le milieu depuis pas mal d’années, j'ai une situation assez stable qui me permet de boucler les fins de mois. Mais pour de plus jeunes DJs en progression, c’est difficile. J'en connais qui ont dû chercher des revenus annexes.»

Lire aussi: Sur le dancefloor, la colère

Entre deux apparitions sur Couleur 3, Green Giant s'est prêté, comme de nombreux artistes, au jeu des concerts en ligne – pour l'amour du son. Pas toujours simple cependant, Facebook ou Instagram interdisant la diffusion de musique sur leurs plateformes pour des questions de droits d'auteurs. «On le fait quand même, mais il n'est pas rare qu'un stream soit coupé en plein milieu, sans avertissement.»

Silent Party virtuelle

Une situation délicate, doublée d'un manque général de considération, regrette le Vaudois. «Nous sommes en quelque sorte les oubliés de la culture. Nous touchons énormément de monde, ce secteur fait travailler beaucoup de gens et pourtant, nous ne pesons que peu dans les préoccupations des médias ou de la politique.»

Un sentiment partagé par son collègue Djerry C. «On a entendu des gens dire que «ce n'est pas de la culture», que «les clubs sont juste des pince-fesses», que nous sommes superflus. C'est un peu déprimant». La déprime: Thierry Collado, de son nom de ville, l'a ressentie lorsque le monde de la nuit a tiré à nouveau la prise en septembre. Au point où il n'a plus pu supporter le moindre beat électronique pendant plusieurs mois. «Qu'on soit pro ou amateur, on est DJ pour la transmission musicale, la communion, l'échange d'énergie avec le public. Le fait qu'on ne puisse plus partager cette musique m'a passé l'envie de l'écouter».

Pourtant, de bons morceaux, Djerry C en a reçu encore plus que d'habitude – sans doute parce que les artistes, privés de live, ont passé d'avantage de temps au studio. Un potentiel qu'il aurait été dommage de gâcher: aux côtés de Green Giant et d'une dizaine d'autres DJ, il les décochera sur les ondes ce soir à l'occasion d'un set virtuel, organisé dans un lieu secret de Villars et diffusé sur le site de 20 Minutes. De 22h à 2h du matin, plusieurs canaux seront proposés aux fêtards selon leurs goûts musicaux, à la manière d'une silent party. Une façon de perpétuer la tradition pour Djerry C, qui mixe religieusement le soir du Nouvel An depuis 25 ans. «L'échange manquera, et ce sera étrange de tout faire au casque. Mais je trouvais important d'amener la culture du club chez les gens, et leur proposer de la musique «fraîche»!»

Notre série de textes inédits: Les écrivains face au virus

Inquiets pour les clubs

Ce manque d'interactions musicales pèse aussi sur Dirty Flav. Ce DJ romand n'a pu maintenir cette année qu'une vingtaine de soirées sur la cinquantaine habituelle – «et encore, je suis parmi ceux qui ont le plus tourné en Suisse romande en 2020, précise-t-il. Et nous sommes incapables de aujourd'hui si la réouverture un mois, six mois...?» Si le Lausannois est certain que les artistes, même affaiblis financièrement, seront au rendez-vous lorsque le virus tirera enfin sa révérence, il se dit plus inquiet pour les établissements qui les accueillent.

Le 31, une soirée lucrative

La soirée du 31 notamment compte parmi les plus lucratives pour les clubs, comme pour les artistes, dont les cachets peuvent facilement doubler. Ce soir, Dirty Flav se produira lui aussi à distance depuis Villars (il promet une playlist «avant-gardiste») et peu avant sur les ondes d'une radio d'Ibiza. Mais il espère reprendre du service devant un vrai public le plus vite possible – «pas forcément une grande scène mais quelque chose de cosy, proche des gens».

«Retrouver cette communauté, ces énergies positives», c'est aussi le souhait de Ngoc Lan. DJ bien connue des Romands, elle a particulièrement souffert de la crise. «J'ai été déstabilisée mentalement. Il y a eu beaucoup de frustration, de tristesse, de déception. On dit que la musique sauve les âmes et là, c'est comme si on m’avait pris un bout de mon âme.» La Neuchâteloise n'a pu mixer que quatre fois entre les deux confinements. Des moments intenses en émotions, comme sur la scène de l'Electrosanne en septembre. «Je n'ai pas l'habitude de m'exprimer mais cette fois à, j'ai pris mon micro et j'ai tout lâché, c'était très fort.» En 2021, elle compte danser à nouveau derrière ses platines, un «besoin essentiel, vital, pour nous comme pour le public en face.»


A propos des restrictions