Il vient de loin. Dmytro Sukhovienko est né à Tcherkasy, en Ukraine – autant dire le bout du monde. Enfant, il travaille ses arpèges, digère ses gammes, il veut devenir pianiste. Et sa vie bascule. 1995: départ pour la Suisse. Il décroche une bourse pour l'Académie Menuhin de Blonay. Puis c'est la valse des concours – comment se faire connaître autrement? Aujourd'hui, Dmytro Sukhovienko vit avec sa femme près de Montreux. Elle fait de l'édition sur Internet, lui, donne des concerts. Ce lundi, il jouera dans la série Piano at Four aux Sommets musicaux de Gstaad (voir ci-contre).

Pourquoi cet acharnement? «Je suis Bélier, un signe d'énergie. Je n'ai jamais voulu devenir pédagogue. Quand je retourne à Kiev, je rencontre des amis du Conservatoire qui ont renoncé à leur carrière de musicien. Ils ont changé de métier pour gagner leur vie. Moi, je n'accepterais pas d'avoir gâché vingt ans de ma vie pour rien.» A 28 ans, Dmytro Sukhovienko est un rescapé de l'Ukraine, pays englué dans l'immobilisme. «J'ai fait une proposition à la Philharmonie de Kiev. J'ai invité le chef d'orchestre et pianiste Philippe Entremont pour un concert. Tout était organisé: l'Alliance française couvrait les frais de voyage. Et voilà que le chef d'orchestre a exigé qu'en échange, Philippe Entremont l'invite à son tour avec la Philharmonie en Europe. Ce genre de mentalité est typique de l'ère soviétique.»

Mais Dmytro Sukhovienko est sorti de cet étau claustrophobe: «Si j'ai fait les concours, c'est pour partir de Kiev. Alors, il n'y avait pas moyen d'obtenir un visa sans invitation. J'ai participé au Concours Clara Haskil en 1993 (je suis arrivé en quatrième position). Puis en 1995, une dame m'a aidé pour rédiger une lettre afin d'obtenir une bourse à l'Académie Menuhin.» Le jeune homme cherche alors un terrain pour l'épanouissement de son talent: «Quand nous sommes partis de Kiev, avec ma femme, elle gagnait 20 dollars par mois! Elle travaillait pour la Télévision nationale.» Voilà donc ce couple qui débarque sans connaissances ni amis en Suisse. La vie est précaire, Sukhovienko continue à miser sur les concours pour cultiver une notoriété. Il gagne un 2e Prix au Concours Clara Schumann à Düsseldorf. «Avec le recul, il me semble avoir perdu beaucoup de temps. Il faut au moins deux ans, voire une vie, pour apprendre les morceaux imposés d'un concours et en vingt minutes, le jury rend son verdict en picorant un mouvement de sonate par-ci, un autre par-là.»

Et d'évoquer les grands pianistes: «Ni Richter, ni Horowitz n'ont fait carrière grâce aux concours.» Dmytro Sukhovienko décrit alors son héritage musical qu'il considère précieux: «Je fais partie d'une lignée de pianistes qui remonte au pédagogue Felix Blumenfeld. Cette école est en train de disparaître, c'est celle du piano romantique.» L'émotion est forte alors qu'il trace son parcours: «J'ai commencé le piano à 7 ans, dans une école d'Etat à Kiev. Mon deuxième professeur Vsevolod Vorobyov m'a légué l'enseignement de Blumenfeld, parce qu'il fut l'assistant d'une de ses élèves. Une femme extraordinaire dont la carrière a été brisée par le régime soviétique. Son mari était un grand archéologue, Staline les a postés dans un village en Sibérie avant qu'ils ne partent en Géorgie.»

Aujourd'hui, tout a changé. «Le monde n'est plus scindé entre les blocs capitaliste et communiste. Il y a un nouvel équilibre à trouver.» Et le jeune pianiste énonce son credo: «Les politiciens ne font que détruire. Peut-être les artistes pourraient-ils garantir ce nouvel équilibre en inculquant un savoir de haut niveau. Sinon on va tous finir par aller manger au MacDo.»

Les Sommets Musicaux de Gstaad. Du 25 fév. au 4 mars. Rens. et loc. TicketCorner 0848 800 800 http://www.sommets-musicaux.com