C'est désormais une habitude: il faut se présenter au minimum une heure à l'avance pour espérer trouver une place aux spectacles phares du Festival de la Cité à Lausanne. Les sept péchés capitaux, présentés aux Anciens magasins de la Ville, entrent dans cette catégorie et les places y sont donc chères… C'est que le Pulloff, collectif de cinq metteurs en scène lausannois à l'origine du projet, n'y est pas allé de main morte. L'idée est simple: réunir sept metteurs en scène et leur répartir un péché capital à chacun. Les sept passent ensuite commande à un auteur de leur choix pour l'écriture d'une pièce d'un quart d'heure environ. Des paires artistiques se sont ainsi formées. L'orgueil a réuni Bernard Comment à la plume et Darius Peyamiras à la scène; Philippe Lüscher s'est attelé à la luxure pour Jean-Gabriel Corbaz; Christophe Gallaz s'est vu décerné l'envie par Gianni Schneider, etc.

«Nous voulions absolument éviter que le spectacle se résume à une suite de scènes sans rapports entre elles. Les comédiens et les metteurs en scène des différentes équipes participent donc aux autres numéros pour que cette association rare d'artistes aux univers différents soit concrète», précise le metteur en scène Joseph Voeffray, l'une des chevilles ouvrières du concept. Ces propos ne sont pas des vœux pieux. L'un des premiers plaisirs du spectacle concerne effectivement tout l'habillage scénique et musical qui l'entoure ou plutôt la mise en espace des différentes pièces entre elles. Le décor tout d'abord. Le bâtiment des Anciens magasins de la Ville est investi en entier et se transforme en une friche urbaine imaginaire, à cheval entre Taxi Driver et Hôtel du Nord. Les lumières font du lieu un vaste studio de cinéma à ciel ouvert, un pan de zone perdue et sinistre. Là, une vingtaine de personnages interlopes semblent vivre indépendamment de tout spectacle. Ils assistent, en passant, au chapelet des péchés comme à des esclandres de quartier… Dans ce décor de pierre et d'êtres, les mots des auteurs se lovent à merveille.

Car les univers inspirés par les sept péchés ne se taillent pas ici dans une étoffe aux couleurs chaudes. La mise bout à bout des textes donne un tableau crispé, dru, apocalyptique parfois, de cette fin de siècle. Les deux heures de spectacle ressemblent à un bal de pantins maléfiques et désorientés. C'est L'Orgueil de Bernard Comment, mis en scène par Darius Peyamiras, qui ouvre à propos ce tcha-tcha-tcha désenchanté. Un ambassadeur (Jean Bruno) – «représentant sous-estimé d'un pays dérisoire» – attend la visite inespérée d'un vrai grand puissant… qui ne viendra pas. La description de l'ambassade, qui reprend trait pour trait celui des Anciens magasins de la ville de Lausanne, coincés entre une fourrière et l'Armée du Salut, devient une cinglante et cocasse parabole de la place de la Suisse dans l'arène internationale.

La suite est en dents de scie, selon la qualité des textes et des univers restitués: l'exacerbation maladive des avares de Jean-Louis Péclat est jouée façon commedia dell'arte par Anne-Cécile Moser, Hubert Cudré et Barbara Baker; La Luxure de Philippe Lüscher met en scène des personnages à la Quentin Tarantino (Thierry Jorand, Céline Lepape, Franck Semelet); tandis que L'Envie de Christophe Gallaz se détache du lot en proposant un conte aérien et pongien entre une cuillère et une fourchette (Mathieu Delmonte, Nathalie Lannuzel, mise en scène Gianni Schneider). Suivent encore le cirque scato-médiatico-Uniprix de La Gourmandise de Joe Incardona; la folle épouse imaginée par Corinne Desarzens pour La Colère; et enfin le chômeur, devenu sage de banc public, incarné par Jean-Pierre Gos, dans les mots de Sylviane Dupuis.

Il est minuit moins le quart quand la série de courts métrages prend fin. Les vendeuses de boissons et de programmes, paniers au cou, ont passé dans les rangs entre les scènes. L'écran noir de la nuit lausannoise retombe sur les spectateurs. Sept textes inédits ont vu le jour. Des auteurs ont approché le théâtre pour la première fois. Des metteurs en scène ont collaboré avec d'autres. Les sept péchés capitaux ou la marque d'un théâtre romand en forme.

«Les sept péchés capitaux», Festival de la Cité à Lausanne, aux Anciens magasins de la Ville (rue de l'Industrie 10). Ts les soirs à 21 h 30, accueil du public dès 20 h 30. Entrée libre. Jusqu'au 10 juillet.