Psychanalyse

Docteur Jung et Mister Carl

C’est l’un des Suisses les plus célèbres au monde, mais que sait-on vraiment de lui? Derrière la façade cossue de sa maison de Küsnacht, le respectable médecin et père de famille a vécu des séismes existentiels extrêmes. «Le Livre rouge», son œuvre la plus mystérieuse, en témoigne. Il sort en français alors que l’on célèbre le cinquantième anniversaire de la mort de son auteur. Plongée en couleurs

«Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai dans une forêt obscure», chante le poète*, prouvant par là que la crise de la quarantaine n’engendre pas que des scènes de ménage étriquées: parfois, aussi, des chefs-d’œuvre. Chez le psychiatre suisse Carl ­Gustav Jung, mort il y a cinquante ans dans sa maison de Küsnacht, elle a donné naissance à un livre géant, bouillonnant de visions mystérieuses et d’invocations calligraphiées, «matrice» d’une théorie psychanalytique destinée à concurrencer durablement celle de Sigmund Freud. Un livre tenu secret par ses descendants et qui a dormi trente ans dans le coffre d’une banque zurichoise avant d’être édité en 2009 (LT du 03.10.2009). La traduction française du Livre rouge – 7 kilos, 254 francs – paraît ces jours-ci et l’original fait l’objet d’une exposition à Paris (lire le complément).

Carl Gustav Jung, fils de pasteur et petit-fils du recteur de l’Université de Bâle, est mort en patriarche célèbre et respecté: dans son lit, entouré des siens, dans la vaste demeure familiale qu’il avait voulue de style baroque, dans la plus pure tradition de la côte d’or zurichoise du XIXe. La mère de ses cinq enfants, son épouse Emma, fille d’un riche industriel schaffhousois, l’avait précédé de quelques années dans la tombe, après une vie de dévouement au grand homme et à son œuvre. Sollicité par maintes universités en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, le fondateur de la psychologie analytique n’avait jamais imaginé une seconde quitter sa «terre»: «Je ne pouvais pas être coupé de ma terre, un point c’est tout.». De sa maison les pieds dans le lac, de son voilier dans le hangar, de ce décor paisible béni des dieux qui porte le label suisse.

D’autres pionniers, ses contemporains, sur les bords d’un autre lac helvétique, ont cherché comme lui la voie du sens authentique de la vie. Leur quête a amené les colons du Monte Verità à danser nus au clair de lune, à prôner la révolution libertaire et l’amour libre (voir bibliographie). A côté de ces exaltés végétariens, Carl Gustav Jung fait figure de bourgeois tip-top. C’est l’image qu’il offre au monde, sa «persona» pour parler jungien. Mais derrière cette façade cossue, son «ombre» l’entraîne bien au-delà des limites de la raison et de la bienséance. Fascinant contraste pour un destin pas banal, qui a inspiré les pionniers du New Age.

Carl Gustav Jung était-il un respectable père de famille et médecin attaché au sérieux de le démarche scientifique? Ou un halluciné ésotérique à forte tendance polygame? Le fait est que le personnage englobe tous ces aspects, et c’est précisément de leur alchimie que naît son œuvre, dans un rapport indissoluble à sa biographie. Le Livre rouge témoigne de ce lien: c’est une odyssée au plus profond de l’inconscient, une confrontation avec les monstres des abysses, dont le héros sort victorieux, c’est-à-dire capable de concilier les forces antagonistes qui l’animent pour donner une direction à sa vie.

L’ombre du patriarche

Le fait est que le côté «ombre» de Jung, indispensable à la compréhension de son œuvre, a longtemps été tenu dans l’ombre. Ou plutôt, «mis en avant par ses seuls détracteurs», comme le déplore le psychothérapeute lausannois Kaj Noschis, auteur d’une biographie du maître dans la collection Le savoir suisse. Les adeptes de Jung, au premier rang desquels ses héritiers, se sont fait les gardiens d’une biographie édulcorée, expurgée de «pans entiers» de sa trajectoire. La fabrication de l’histoire officielle, note Kaj Noschis, a commencé du vivant de Jung: à la fin de sa vie, ce dernier était prêt à se raconter de manière «explicite», et notamment à parler du rôle décisif joué, dans l’élaboration de sa théorie, par Toni Wolff, ex-patiente devenue une sorte de deuxième épouse de facto . Ses anges gardiens ne l’ont pas laissé faire; lui-même parlait ironiquement du processus de «tantification» de ses Mémoires ( Ma Vie , publié après sa mort en 1961), réduits à l’édifiante histoire qu’une tante peut sans rougir raconter à son neveu…

Un demi-siècle après sa disparition, on peut enfin contempler le personnage dans toute sa complexité. La publication du Livre rouge y est pour beaucoup. Jung lui-même ne s’est jamais résolu à le rendre public: «Il craignait que l’attention ne se focalise sur cet objet très personnel et que le caractère scientifique de son œuvre n’en soit terni», explique Daniel Baumann, son arrière-petit-fils et président de l’Institut C. G. Jung à Küsnacht. Lui-même dit avoir toujours été «très favorable» à cette publication, mais, parmi les héritiers du grand homme, l’attitude de piété réticente a longtemps prévalu.

Aujourd’hui, selon Daniel Baumann, la famille est «satisfaite» de la qualité du travail d’édition effectué par l’historien de la médecine Sonu Shamdasani sur le foisonnant matériau brut laissé par Jung. Et aussi agréablement impressionnée par le succès que remporte ce livre pourtant cher et énigmatique: 80 000 exemplaires déjà vendus dans le monde et des traductions, faites ou en cours, dans une dizaine de langues, c’est considérable. Daniel Baumann: «Le livre est prêt désormais à vivre sa vie et rencontrer son destin.»

1913, année de tous les dangers

Mais comment est-il né? En l’ouvrant, on tombe vite sur un passage qui rappelle La Divine Comédie : «J’étais alors dans ma quarantième année et j’avais obtenu tout ce que j’avais souhaité.» C’est alors que «l’horreur m’envahit»: «La vision des flots diluviens s’empara de moi et je sentis l’esprit des profondeurs»…

En cette année 1913, au deuxième étage de la maison de Küsnacht, le docteur Jung doit s’accrocher. Assailli de visions hallucinées, en proie à des pulsions qu’il n’arrive pas à contenir, il craint de finir submergé par son inconscient. En apparence, la vie continue comme d’habitude. Les patients se bousculent à sa porte, il en reçoit jusqu’à neuf dans la journée, ponctuée par les repas de famille. Mais son désarroi intérieur est profond: «En tant que psychiatre», confiera-t-il plus tard à l’historien des religions Mircea Eliade, «j’étais soucieux, me demandant si je n’étais pas en train de «faire une schizophrénie».

La vision qui a déclenché la crise l’a assailli dans le train. On est au mois d’octobre, Jung est en route pour Schaffhouse: il va chez sa belle-mère, chercher ses enfants et Emma, enceinte du cinquième. Soudain, il voit une «monstrueuse inondation» submerger les pays du Nord de l’Europe. Les Alpes se soulever pour empêcher que le territoire suisse ne soit inondé à son tour. Puis, «des vagues jaunes comme l’urine, charriant toutes sortes de détritus et de cadavres en décomposition, qui allaient s’écraser contre la montagne».

Les rêves éveillés accompagnent Jung depuis l’enfance: n’a-t-il pas, à 12 ans, «vu» Dieu lâcher un gigantesque étron sur la cathédrale de Bâle? Mais cette fois, c’est trop: «le flot énigmatique jailli de [s]on inconscient» menace de le «briser».

Lorsque la guerre éclate en août 1914, il est, paradoxalement, soulagé. Il comprend que sa terreur de devenir fou concerne, en fait, la folie générale qui s’est emparée de l’Europe: «Maintenant j’étais sûr qu’aucune schizophrénie ne me menaçait. J’avais compris que mes rêves et mes visions m’arrivaient du tréfonds de l’inconscient collectif.» Cette prise de conscience lui donne le courage de commencer Le Livre rouge , explique Sonu Shamdasani dans son introduction à l’ouvrage. Un livre qui élabore le matériau brut recueilli jusque-là dans la confusion. Et dont l’objet principal est, pour ce passionné de mythes et de cosmologies, l’exploration du lien entre son imaginaire personnel et celui de l’humanité au fil des siècles. Une pierre angulaire de la psychanalyse jungienne est posée.

Mais si le respectable docteur est dans cet état de bouleversement extrême, ce n’est pas uniquement à cause de la perspective de la guerre. Des événements survenus dans sa vie pèsent aussi de tout leur poids. Jung vient de rompre avec Sigmund Freud, le maître admiré auquel il semblait tout naturellement devoir succéder. La divergence est d’ordre théorique – elle porte précisément sur la notion d’inconscient collectif – mais pour le Zurichois, cette rupture constitue un véritable séisme existentiel.

Sabina et les autres

La tempête émotionnelle sévit aussi sur le plan amoureux. Jung a épousé une femme formidable, pleine de charme et d’intelligence, qu’il aime sincèrement. Mais il semble que, sa vie durant, le charismatique médecin des âmes ait eu la plus grande difficulté à se contenter de la seule Emma.

D’abord, dans la première étape de sa carrière au Burghölzli, l’hôpital psychiatrique de Zurich, il y a eu Sabina Spilrein, une jeune étudiante russe en médecine, libre et passionnée, qu’il a d’abord soignée, puis prise comme collaboratrice, puis aimée. Avant d’opter pour la paix des ménages, en endossant le rôle de l’innocent docteur persécuté par une patiente amoureuse. De tous les épisodes de la vie de Jung, c’est l’un des moins glorieux. Il implique aussi Sigmund Freud, vers lequel Sabina s’est tournée dans son désarroi. Nombre d’experts l’admettent aujourd’hui: les deux grands hommes se sont comportés comme des mufles avec Sabina Spilrein. Et pas seulement à cause de la confusion entretenue entre relations privées et professionnelles: au temps des pionniers, il était considéré comme normal d’analyser sa femme (Jung) ou sa fille (Freud), puis de les adouber analystes à leur tour. Ce qui est reproché aux fondateurs de la psychanalyse, c’est un manque de respect dont ils n’auraient pas fait preuve vis-à-vis d’un homme.

«Regardez toutes ces femmes qui s’ouvrent comme des fleurs autour de lui», aurait lâché Emma Jung à un congrès (selon Deirdre Bair, voir bibliographie). Le fait est que, dès son premier cours à l’Université de Zurich, le fondateur de la psychologie analytique s’est découvert une aura proprement magnétisante pour le sexe féminin. Réciproquement, les femmes ont occupé une place centrale dans son univers. Comme amantes parfois, mais aussi et surtout comme inspiratrices et éclaireuses privilégiées du cosmos intérieur. Sur ce terrain plus que jamais, la vie et l’œuvre de Jung s’entremêlent.

A ce même congrès, Emma aurait ajouté, en désignant Toni Wolff: «Elle, elle a obtenu ce que toutes voulaient avoir.» S’il ne s’agissait que des faveurs sexuelles du mâle dominant, la blessure d’Emma ne serait pas si profonde. Outre la passion amoureuse, il y a eu, entre Jung et son ex-patiente, une profonde communion des âmes. La notion d’«anima», la figure féminine guidant l’homme dans les méandres de son inconscient, doit beaucoup à Toni Wolff. Durant la période houleuse de rédaction du Livre rouge, pendant qu’Emma est occupée à tenir la maisonnée, c’est surtout elle qui est là, au deuxième étage, accompagnant le psychiatre dans ses débordements pulsionnels et imaginaires.

Lorsqu’elle rencontre Jung, en 1910, Toni Wolff est une Zurichoise de 22 ans bien née, passionnée de mythologie, de religions comparées et de philosophie, en pleine dépression après la mort de son père. Jung vient de quitter le Burghölzli pour se consacrer à sa florissante clientèle privée. Le déclic thérapeutique se produit lorsqu’il compare la douleur de Toni à divers épisodes de la mythologie grecque. C’est le début d’une complicité intellectuelle qui durera 30 ans. Le jour de la mort de Toni, en 1953, c’est Emma qui sert thé et gâteaux aux visiteurs qui affluent à Küsnacht. Avec les années, les relations entre les deux femmes, devenues elles-mêmes analystes, ont fini par s’apaiser. Mais la souffrance qu’elles ont endurée n’en est pas moins réelle. L’une dans son personnage de «grande dame sereine» qui reste aux côtés du maître malgré ses faiblesses. L’autre dans celui d’une «tante Toni» vouée au célibat et houspillée par les enfants du psychiatre.

Alors, le formidable docteur Jung n’était-il finalement, dans la vraie vie, qu’un mâle chauviniste rétrograde? Pas si simple, bien sûr. «Il a eu indubitablement une manière très patriarcale de régler les situations délicates, juge Kaj Noschis, et la psychologie jungienne doit se distancer clairement des pratiques abusives qu’il a pu avoir. Mais il ne faut pas oublier qu’il a également permis à un grand nombre de femmes remarquables de s’épanouir et de s’affirmer.» Parmi elles, Esther Harding, figure tutélaire du mouvement féministe américain et fondatrice de l’Institut Jung à New York.

Héritage

Adulé aux Etats-Unis, très présent en Grande-Bretagne et en Allemagne, Carl Gustav Jung est moins connu dans l’aire francophone, où flotte en maître le drapeau freudien. La propension des enfants de Descartes pour le verbal et le rationnel explique ce clivage, pense Daniel Baumann, qui est de mère française. Jung est davantage du côté de l’image, du symbole, d’un respect tout germanique pour les mystères de la nature. «Il y a aussi, chez lui, une propension à faire plutôt qu’à dire qui est très suisse, et que les Romands partagent.» Daniel Baumann estime à 20 à 40% la proportion de francophones parmi les analystes suisses formés chaque année par l’Institut C. G. Jung.

Dans ses années de maturité, le psychiatre zurichois, riche de plusieurs grands voyages sur les traces des spiritualités africaines, indiennes ou mexicaines, devient une figure centrale des Rencontres d’Eranos, à Ascona. Dans ce lieu inspiré en contrebas du Monte Verità, des chercheurs de tous horizons ont nourri leur réflexion réciproque sur le thème des rapports entre Orient et Occident et sur les mille et une formes de la spiritualité. La pluridisciplinarité, la conscience d’un élargissement nécessaire de la rationalité occidentale, le respect pour le fait mystique, l’esprit d’Eranos en somme, c’est «le véritable héritage de Jung pour notre époque», affirme le cinéaste Rüdiger Sünner, auteur d’un beau documentaire sur le fondateur de la psychologie analytique (voir bibliographie).

Ajoutez-y: la valorisation de la vie intérieure, l’attention portée à l’imaginaire (Jung a été un des premiers à s’intéresser à la production artistique de ses ­patients), l’invitation faite aux hommes de découvrir le féminin en eux et vice versa. La quête de l’illustre Zurichois n’a peut-être jamais paru aussi moderne. Même Sabina, de là où elle est, en conviendra.

* Dante Alighieri, «La Divine Comédie: l’Enfer», chant 1.

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Carl Gustav Jung

«Le Cahier noir 2», source du «Livre rouge»

«Je me suis dit: «Ce que je suis en train de faire, qu’est-ce au juste? Ce n’est certainement pas de la science – mais alors, quoi? Une voix en moi dit alors: «C’est de l’art»
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