Gamal Ghitany. Au plus près de l'éternité. Trad. de Khaled Osman. Seuil, 144 p.

Gamal Ghitany, conteur à la plume vive comme l'eau de montagne, autodidacte né en 1945, encouragé dans l'écriture par Naguib Mahfouz qui le prend sous son aile, devenu l'un des plus grands auteurs égyptiens avec une douzaine de romans derrière lui, a subi, à la cinquantaine, une opération à cœur ouvert.

Au plus près de l'éternité revient sur le juste avant et le juste après. Avant, il s'agit de ranger son bureau. Voilà sans doute les pages les plus fines, les plus drôles de ce voyage en soi-même que l'écrivain entame par le biais de cette opération. En soi-même ou plutôt hors de soi. Alors que le départ pour l'hôpital aux Etats-Unis approche, il vide ses tiroirs, exhume les invitations à des colloques ou à des mariages auxquels il ne s'est pas rendu; retrouve des rapports de séances de travail dont il n'a gardé aucuns souvenirs.

Avant le grand saut, Gamal Ghitany vise l'allégement. Les décorations, les acclamations, tout le bruit social qui entoure voire enserre doit être tenu à distance.

Cette scène de rangement prend toute sa saveur avec l'ingérence d'un casse-pieds qui s'invite par téléphone. Ce dernier monologue, ravi de rappeler ses liens étroits avec le président, sa surprise d'avoir été nommé à un poste de prestige alors qu'il ne s'attache pas, lui, à ce genre de consécration. Ces paroles forment vite un bruit de fond et sont méthodiquement entrecoupées par les découvertes que Gamal Ghitany pioche dans son bureau.

A quelques heures du jour J, nu sous la chemise d'hôpital ouverte dans le dos, il se sent opter pour l'indifférence face aux événements. Seule demeure cette intimité avec soi-même ou plutôt avec son corps, lavé, désinfecté, rasé.

Après l'opération, il accueillera avec une joie d'enfant le fait de pouvoir prendre une douche. La description de l'eau qui jaillit du pommeau, qui coule et se fond dans l'épiderme court sur plusieurs pages extatiques.

Plus encore que l'étude détaillée des plats égyptiens qu'il s'agit de savourer avant leur interdiction pour cause de régime, on retiendra un personnage extraordinaire. Il s'agit d'un employé de l'hôpital chargé de peser les malades. Tout l'art du romancier se concentre là, dans la faculté d'entrevoir en quelques minutes un continent d'émotions.