Dans cette Athènes où la silhouette de l’Acropole sert de point de repère au visiteur égaré, l’allusion aux Antiques est incontournable. La documenta 14 l’utilise sans cesse, de ce chœur des artistes et des collaborateurs réunis sur la scène de l’opéra pour la conférence de presse inaugurale, à cette chouette qui lui sert d’emblème, tête penchée, version dubitative de la chouette athénienne. Il y a aussi cette invitation à la marche, l’éclatement des propositions à travers la ville y étant bien sûr propice.

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Pratique péripatéticienne

La balade peut être libre, permettant de découvrir aussi Athènes à son rythme, cette ville de contrastes, avec ses clubs et ses boutiques pour trop riches, mais surtout tant de maisons vides, abandonnées, et tant de gens sans maison vivant sur les trottoirs, cette ville avec ses manifestations qui dégénèrent et d’autres qui chantent. Mais la marche peut aussi être accompagnée, grâce à une médiation de la documenta clairement référencé à la pratique péripatéticienne.

Des sculptures d’étudiants, des figuiers, des rosiers

En deux petites heures, on pourra ainsi grignoter une parcelle du programme de manière différente, avec un des membres du Chorus. La visite proposée à l’Ecole des beaux-arts (ASFA) se développe autour des notions de pédagogie expérimentale, de forme ouverte, de ville ouverte. Ceci en partant des œuvres réunies pour la documenta dans la grande halle Nikos Kessanlis, un des lieux principaux d’exposition, mais aussi en visitant le jardin attenant, autour des sculptures des étudiants, des figuiers, des rosiers, et même d’un noyer qui aurait été amené là par le premier roi de Grèce, Othon de Bavière.

Une méthodologie de l’expérience

Dans la halle d’exposition, les œuvres sont d’une grande variété, reliées par quelques fils d’Ariane, autour de l’apprentissage, de l’observation, de l’expérimentation. Il faut se souvenir que cette documenta, sous-titrée «Learning from Athènes», prône une méthodologie de l’expérience. La grâce des dessins d’Agnes Denes, figures géométriques et philosophiques réalisées il y a trente ou quarante ans, côtoient l’installation multi-media d’Angelo Plessas, un artiste grec qui truffe le net de domaines artistiques basés sur l’open source depuis quelques années. Ici, il développe une histoire autour de son ancienne voisine, une figure d’espionne, qui telle l’oracle de Delphes observant le vol des oiseaux, transmettait aux Alliés des informations sur les avions allemands pendant le Seconde Guerre mondiale.

Récits de migrants

Comme un peu partout dans cette documenta, quelques vidéos nécessitent un peu de temps, à la manière de The Tempest Society, de Bouchra Khalili, où se mêlent récits de migrants vivant en Grèce et réflexions sur les potentiels de l’art pour ouvrir des espaces de réflexion citoyenne. Le temps, il se laisse clairement oublié dans l’installation de María Magdalena Campos-Pons et Neil Jordan, plasticienne et musicien, qui créent un univers accueillant d’objets, de sons, d’images, pour nous plonger dans la province cubaine de Matanzas, et nous introduire à son histoire complexe.

La dette grecque en olives

Si l’Ecole d’art est installée depuis 1992 dans une ancienne usine textile, le Musée national d’art contemporain occupe, lui, une ancienne brasserie, héritage tout aussi bavarois que le roi Othon. Dans ces espaces largement transformés, les notions économiques de force productive, d’échange, de monétarisation, sont questionnées par les œuvres. A la manière de la performance donnée par Annie Sprinkle et Beth Stephens lors de l’ouverture. Ces deux activistes d’une émancipation sexuelle mêlée à un discours écologiste, câlinaient qui le voulaient pendant sept minutes dans leur grand lit bleu installé dans le hall du musée.

Elles ont aussi mené un projet urbain en relation avec le Musée des arts queer d’Athènes, qui partage les locaux d’un club de kung fu dans une petite rue excentrée. Dans le même hall de musée, Marta Minujin, qui construit à Kassel un Parthenon construit avec des livres censurés, a réalisé une performance proposant de payer la dette grecque avec des olives… et de l’art.

Fils et croix de cuivre

Dans les étages du musée, Sammy Baloji tisse dans son installation multimedia l’histoire douloureuse de l’exploitation du cuivre dans son pays d’origine, la République démocratique du Congo. La vidéo d’hommes qui façonnent un long serpent incandescent, bientôt ruban de métal, fait face à une photographie des Chanteurs à la croix de cuivre, une chorale religieuse qui avait pour emblème la croisette, cet objet d’échange forgé par les extracteurs traditionnels du métal. L’œuvre de Baloji superpose ainsi différents rapts coloniaux.

Non loin, c’est d’une autre fonderie dont il est question dans le travail de Dan Peterman, qui pratique une sculpture sociale depuis longtemps déjà à Chicago. Le sac de fils de cuivre et autres métaux usés, ainsi que la table de fonderie ont été empruntés à une famille de ferrailleurs d’Athènes. La question du recyclage, celle aussi, indirectement, du marché de l’art et de la place du musée dans ce marché, sont ici posées.

L’activisme de Beau Dick

Dans le travail de Beau Dick, on trouve aussi un lingot de cuivre, avec la lettre officielle du Ministère des finances qui lui a permis de fondre des pennies canadiens. Une œuvre plutôt conceptuelle, liée à l’activisme de Beau Dick pour la défense des droits autochtones au Canada. Cet artiste Kwakwaka’wakw, décédé quelques jours avant l’ouverture de la documenta, est surtout connu pour ses masques de bois, présentés ici dans une ronde éblouissante. Leur facture, leurs couleurs, leur inspiration contemporaine, tout impressionne, enchante.

Le Biafra documenté

L’utilisation d’archives, de documents, de textes de références, est très importante dans la manifestation, que ce soit de la part des organisateurs ou des artistes eux-mêmes. A la manière du Nigérian Olu Oguibe, enfant du Biafra, qui a réuni dans trois vitrines aux couleurs panafricaines des rapports, des articles, des livres, des disques, tous se rapportant à la guerre civile qu’a connu la région à la fin des années 1960. Des ouvrages politiques, mais aussi des romans populaires d’espionnage inspirés par les rivalités internationales, économiques et politiques. Une œuvre de mémoire qui prend tout son sens avec le développement actuel de nouvelles famines en Afrique, ou encore au Yémen, famines une nouvelle fois exacerbées, si ce n’est directement causées par les conflits.

Tourments de l’individu

Les artistes de cette documenta sont certes tous engagés, mais sous des formes très différentes. Leur souci du monde donne forme à des œuvres parfois très personnelles comme chez Miriam Cahn, qui a utilisé dans les années 1980 la craie, le fusain, le crayon, dessinant, écrivant aussi, pour exprimer, avec noirceur, avec force aussi, les tourments de l’individu, et de la femme en particulier, dans l’environnement social, quotidien, mais aussi face à la violence de la guerre.

L’artiste suisse est à retrouver à l’annexe de Pieros du Musée Benaki, ou l’on appréciera aussi les peintures d’histoire du Zaïrois Tshibusha Kanda Matulu ou les vastes rouleaux double face peints à la tempera de l’Indienne Nilima Sheikh, chants du monde nourris de couleurs et de textes. Car tout n’est pas que dénonciation dans l’engagement artistique, et la dénonciation est aussi une forme d’espoir.


Documenta 14, à Athènes jusqu’au 16 juillet, à Kassel du 10 juin au 19 septembre.