Beaux-arts

Documenta, le retour à Kassel

La manifestation quinquennale ouvre sa seconde période de cent jours. En Allemagne, on peut encore «apprendre d’Athènes», selon le titre en forme de slogan, revendicateur d’une circulation revivifiée des intérêts et des savoirs

Deux mois après son ouverture à Athènes (LT du 14 avril 2017), la Documenta ouvre ses portes dans la ville où elle est née et où on la retrouve depuis 1955, Kassel, dans la Hesse, au centre de l’Allemagne. Avec ses 15 degrés, ses averses, son Hercule de cuivre censé veiller depuis une lointaine colline, Kassel donne nettement moins envie en ce mois de juin qu’Athènes deux mois plus tôt, avec ses 30 degrés et son antique Parthénon qui sert d’immuable point de repère. Mais bon, le parc où s’élève le demi-dieu est classé au Patrimoine de l’Unesco et, vu les noms de rue, on se souvient qu’il y a ici une assez jolie somme de culture.

Au musée des contes

Les frères Grimm, par exemple, collecteurs de contes et de légendes, initiateurs du dictionnaire historique de l’allemand qu’il faudra plus d’un siècle pour achever, sont nés par ici, et ils ont été les bibliothécaires de cette ville. Le nouveau musée qui leur est consacré est d’ailleurs un des sites de cette Documenta qui, comme à Athènes, invite à explorer la cité en ne se limitant pas aux lieux d’exposition habituels.

Dans ce musée, par exemple, la Documenta nous fait découvrir, ou redécouvrir, les illustrations de contes de Tom Seidmann-Freud (1982-1930), ou l’incroyable vie d’Asja Läcis (1891-1979), qui fut l’un des amours du philosophe Walter Benjamin, lui fit rencontrer Brecht et, après avoir connu les prisons staliniennes, dirigea un théâtre en Lettonie.

Emblème gréco-allemand

On le voit, cette Documenta nous plonge volontiers dans le passé, elle a le culte de la mémoire, qui nous permet de relativiser le présent, de trouver des outils pour le comprendre, pour saisir par exemple tout ce qui a lié Athènes et Kassel, la Grèce et l’Allemagne, avant cette Documenta éclatée pour la première fois en deux lieux. Avant Alexis Tsipras et Angela Merkel.

Adam Szymczyk, son directeur artistique, nous avait expliqué ce dialogue entre les deux lieux (LT du 11 novembre 2016). Ainsi, le Parthénon athénien, qui a inspiré tant et tant d’architectures à travers le monde, fait en quelque sorte figure d’emblème de la Documenta à Kassel, immense structure de métal construite sur la Friedrichsplatz, centre historique et névralgique de la manifestation.

Parthénon de la censure

C’est sur cette place, dans le Fridericianum, que l’artiste Arnold Bode a permis à l’art de retrouver sa place, balayant les années de censure du régime nazi en fondant la Documenta. Et sur les colonnes de ce Parthénon contemporain, conçu par l’Argentine Marta Minujin, sont accrochés des milliers de livres – d’autres s’y ajoutent chaque jour, amenés par les visiteurs, envoyés de loin. Tous ont été l’objet de censure, à un moment de leur histoire, sous un régime ou un autre. On trouve ainsi côte à côte Winnetou et les Versets sataniques, Brecht et Svetlana Aleksievitch, Harry Potter et J. D. Salinger. 

Et dans le Fridericianum, alors? Pas de grand discours sur l’art cette fois, mais une exposition qui ouvre largement ses portes aux collections du Musée d’art contemporain d’Athènes (EMST), un musée tout neuf, qui n’a toutefois pas encore pu montrer ses œuvres, grecques mais aussi internationales.

La Documenta se déploie largement au EMST, et en retour lui offre l’hospitalité à Kassel. Peut-être la sélection des œuvres aurait-elle dû être un peu plus serrée, ou mieux expliquée, pour donner un ensemble vraiment stimulant. On parcourt trop les salles comme un catalogue, ce qui atténue la beauté du geste.

Masques et barques brisées

Retour à un vrai discours sur l’art de l’autre côté de la place, à la Documenta Halle, où de belles émotions athéniennes se confirment, se retrouvent, avec les fabuleux masques de l’artiste Kwakwaka’wakw Beau Dick ou instruments de musique fabriqués avec du matériel de récupération – ici des barques brisées de Lesbos - du Mexicain Guillermo Galindo. Une salle est remplie des créatures picturales de la Suissesse Miriam Cahn. Et l'on suit des yeux les longues frises brodées, l’une délicieusement narrative, de la Sami Britta Marakatt-Labba.

La Neue Galerie offre sans aucun doute l’exposition la plus vaste et la plus dense. S’y développe notamment le projet de Maria Eichhorn. L’artiste allemande a acquis un bâtiment abandonné à Athènes pour mettre en valeur les terribles effets de la crise immobilière. A Kassel, elle lance le Rose Valland Institut, nommé en hommage à cette historienne de l’art et résistante qui a permis de retracer des dizaines de milliers d’œuvres dispersées par les nazis. Et son œuvre fonctionnera réellement comme un institut de recherche.

Une touche ludique

On retrouve à la Neue Galerie une vidéo de Geta Bratescu, représentante de la Roumanie à Venise, ou encore une nouvelle dénonciation des rapports Nord-Sud de Sammy Baloji. Cette fois-ci, il expose des tissus congolais pré-coloniaux, et c’est ainsi toute une histoire, niée à l’Afrique, qu’il met en valeur. Il montre aussi des négatifs en cuivre de ces tissus; les méthodes de reproduction ont supplanté l’artisanat et contribué à éteindre des savoirs ancestraux, on a dépossédé les Africains de leurs richesses, mais aussi de leurs savoirs.

Quant aux joies du sexe, libérateur autant que libéré, écologiste qui plus est, elles sont déployées par Annie Sprinkle et Beth Stephens. C’est un des rares ensembles artistiques un peu ludiques de cette Documenta souvent fort sérieuse.

Haltes vidéo

On retrouve aussi la longue projection vidéo d’Amar Kanwar, proposée à Athènes, sur de multiples écrans, lumineuse histoire d’une cécité, d’un retrait du monde que nous aimerions découvrir en entier. Les délicates projections, d’une poésie tout artisanale, proposées à l’extérieur de la salle, méritent aussi une pause. Toute une série de projections parfois longues, hormis un véritable programme en salle, diluent ainsi le temps de la visite.

Au Neue Museum, le sous-sol est occupé par Yervant Gianikian et Angela Ricci Lucchi, qui peuvent enfin montrer leur Journey to Russia, nourri de passionnantes rencontres avec les survivants des avant-gardes, rendues en film et en dessin. Les «notes» dessinées par Angela Ricci Lucchi lors de ce voyage viennent de paraître (The Arrow of Time, Humboldt Books).


La Documenta: à Kassel jusqu’au 17 septembre, et à Athènes jusqu’au 16 juillet.

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