Marina Tsvetaieva. Sous la direction de Louba Jurgenson. Les Carnets. Trad. d'Evelyne Amoursky et Nadine Dubourvieux. Editions des Syrtes. 1136 p.

«Tu es la chasse, mais je suis la fuite», ce vers de Marina Tsvetaieva dit la force féminine de cette Diane russe, dont l'arc poétique était toujours tendu à l'extrême. Elle était une amante, une épistolière, une compagne épuisante, toujours forçant le vis-à-vis à épouser sa cause, son enthousiasme du moment. Les lettres de Marina sont reliées à ses poèmes, on en trouve de multiples brouillons dans ses nombreux carnets, partiellement édités à Moscou, et aujourd'hui accessibles en traduction française. Un travail de trituration, de ressassement, d'épuisement du mot se fait dans ces textes qui sont moins des épreuves de laboratoire que des explosions en chaîne. «Ici indésirée, là-bas impensable!» Cette réflexion à une amie tchèque résume la situation de Marina, où qu'elle fût.

Née à Moscou dans la famille d'un savant, qui fonde le musée des Antiquités en 1913, mariée très jeune avec un étudiant, Serge Efron, qui s'engage sur le front, combat avec les Blancs, disparaît, reparaît, et qu'elle retrouve à Berlin: le chemin de Marina est chaotique... Après Berlin, Prague, où le président Masaryk donne asile aux savants et étudiants russes, puis Clamart où elle vivote, la Vendée où elle s'identifie aux Chouans, le château d'Arcine en Faucigny, où le KGB a installé un repaire, puis la fuite en URSS après que son mari, enrôlé par les services soviétiques, a dû précipitamment quitter la France, puis l'arrestation de Serge, celle de sa fille Ariane, la guerre, l'envoi de son fils à un bataillon disciplinaire, l'exode en Tatarie, à Elabouga, où elle se pend.

La poésie de Tsvetaieva est comme une poussée de lave: son romantisme initiatique subsiste mais emporté vers une dynamique volcanique, une rupture lyrique de toutes les conventions. Elle n'aime que les réprouvés, les parias, les solitaires, elle adore l'Aiglon, elle idolâtre Marie-Antoinette: «Comme je l'aime, je suis heureuse qu'elle soit montée sur l'échafaud.» Elle ne l'aime d'ailleurs que pour l'échafaud, et aussi pour la liaison avec Lauzun («Pour une reine proposer son amour est un acte de bravoure égale à celui d'une mendiante qui refuse des millions»). Elle idolâtre les grands séducteurs rapaces, Lauzun, Casanova, à tous deux elle consacre une œuvre. Elle applaudit quand Chateaubriand dit «je suis né guillotiné!» mais elle le honnit quand il ajoute «je suis né gentilhomme».

Des œuvres complètes de marina Tsvetaieva sont en préparation, et c'est une gageure, car le verbe de Tsvetaieva est comme une mise à feu poétique de la langue russe, les verbes sont abolis, la parataxe bouscule la syntaxe, les paronomases soudent les mots dans des soubresauts incongrus, des alliages ludiques et tragiques à la fois. Comment gagner cette gageure, nous le verrons. Ces Carnets qui les précèdent devraient en fait compléter des Œuvres complètes. Inégaux, commencés en 1913, ils sont en partie consacrés à son alter ego, sa fille adorée, Ariane (l'autre fille est morte de malnutrition à Moscou pendant la guerre civile). On y voit le Moscou de 1919, les poètes affamés mais restés hautains, comme Balmont, l'ami aîné, proclamant qu'il ne veut rien connaître des bolcheviks, parce qu'il ne lit pas «la littérature de palissade». Passent parfois fugitivement, dans des contorsions de détresse, les amants et les amantes. Et à chaque fois il s'agit de dire quelques mots devant l'Eternité «comme avant de mourir - ça ne se refuse pas!».

Ce n'est pas par hasard qu'elle a baptisé sa fille Ariane: elle se rêve Ariane à Naxos, abandonnée par Thésée qu'elle a sauvé du labyrinthe, prise dans son sommeil par Dionysos. Elle lit Euripide, consulte les dictionnaires de mythologie et écrira sa propre Phèdre. Il n'est rien de plus saisissant que l'hymne ou l'invocation initiale à Artémis, la déesse chasseresse, fuyant les hommes, et qu'Hyppolite vénère.

Gloire à Artémis pour le gué,

pour le saut

Pour la fuite éperdue vers le

haut

Par l'étroite gorge feuillue.

O bruit de ta vernale course!

Gloire à Artémis pour la joie

Du muscle et de l'émoi!

La poétesse est à Prague lorsqu'elle commence son poème dramatique, elle l'achèvera en Vendée. Dionysos a alors pour nom Rodzevitch, et elle note: «Quand vous partez, je suis comme un fantôme.» Et encore: «Poète dans l'amour? non, sois poète dans la boue!»

Les trois traductrices et rédactrices de ce tome de mille pages ont, de façon à créer un cheminement, complété les «trous» des Carnets en introduisant des textes achevés de Tsvetaieva, certains souvenirs de contemporains, des notices sur certains sujets (de façon plutôt aléatoire), le tout complété par des illustrations en vignette. Ainsi commence à se former un corpus tsvetaievien en français. Ce corpus aura, comme le poète, besoin d'un miracle...