Le métier d’archiviste, plus que d’autres, appelle des images. Rayonnages débordants et poussiéreux dans les sous-sols, grimoires, parchemins, loupes et binocles. Il y a tout cela aux archives du canton de Genève, moins la poussière. Et bien plus encore. Dans le bureau de Pierre Flückiger, archiviste d’Etat, une armoire en chêne massif constitue en soi un trésor. Fermée par trois serrures, elle nécessite autant de lourdes clés pour être ouverte, ainsi qu’un ingénieux mécanisme. Celui qui tente de passer outre se retrouve aussitôt le bras encerclé de poignes métalliques, prisonnier du coffre. Le meuble, construit en 1780, a longtemps appartenu à la Chambre des comptes. Il renferme aujourd’hui un passeport de Benito Mussolini, les minutes du procès de Michel Servet ou encore un document vieux de quelque mille ans attestant du don de terres par la comtesse Heldegarde à la commune de Satigny.

Ce samedi 3 novembre, à l’occasion de la Journée suisse des archives, de nombreux lieux ouvrent leurs portes et leurs armoires (lire encadré). Pierre Flückiger raconte son métier.

Le Temps: Comment devient-on archiviste?

Pierre Flückiger: Il y a une filière à la Haute Ecole de gestion de Genève ainsi que dans les Grisons. Une formation postgrade est également dispensée à l’UNIL, en collaboration avec le canton de Berne. Nous sommes neuf archivistes aux archives d’Etat, plus ou moins tous historiens, avec des périodes de spécialisation différentes. Il est important d’être en contact avec le monde académique pour savoir quels sont les objets de recherche. Il faut aussi savoir se projeter dans l’avenir; un document peut sembler anodin aujourd’hui et se révéler capital demain.

– Quels genres de documents conservez-vous?

– Nous avons ici les archives de l’administration cantonale, du Grand Etat, des hôpitaux universitaires ainsi que des documents privés émanant de familles, d’entreprises, d’associations ou de partis politiques. Des registres de paroisses, des journaux, des actes notariés… Nous exerçons par ailleurs un contrôle sur les archives communales.

– En quoi consiste donc votre travail?

– D’abord, nous devons évaluer les documents. Nous en recevons en moyenne 500 mètres linéaires par an pour n’en conserver que 5 à 7%. Nous avons en tout 28 kilomètres d’archives répartis entre la Vieille-Ville, la Terrassière et la rue des Maraîchers. Nous gardons toutes les données d’état civil, car elles sont liées aux droits des citoyens. Pour le reste, nous procédons par échantillonnage. Les dossiers des demandeurs d’emploi, ainsi, ne sont pas tous conservés, pas plus que ceux des patients aux HUG ou la comptabilité de nos départements qui a plus de dix ans. Toute destruction doit être autorisée par l’archiviste d’Etat. Il est parfois difficile de se résoudre à renoncer à des données, mais en conserver trop aboutit finalement à les perdre. Ensuite, il faut faire un inventaire, puis stocker les documents. Les plus anciens se trouvent dans un abri de la protection des biens culturels, où la température et l’humidité sont contrôlées. Enfin, nous devons mettre ce patrimoine à disposition du public, en respectant les délais indiqués par la loi – 25 ans à compter de la clôture d’un dossier et 10 ans après le décès d’une personne si les données sont sensibles. Pour l’état civil, il faut compter 120 ans après une naissance ou un mariage, 100 ans après un décès. Nous consacrons également une part importante de notre temps à répondre aux requêtes des particuliers.

– Quelles sont vos méthodes de classement?

– Nous conservons les fonds dans leur ensemble et essayons d’adapter l’inventaire à la logique de chacun. Pour les archives d’un service administratif par exemple, nous essayons de comprendre comment fonctionnait ce service afin de cerner au mieux ses documents et de les classer en conséquence.

– Votre pièce préférée?

– Les documents les plus anciens m’émeuvent parce qu’ils sont le résultat du travail d’archivistes durant plusieurs siècles. Les dossiers des personnes réfugiées en Suisse ou refoulées à la frontière durant la Deuxième Guerre mondiale sont également très touchants. Nous avons contacté ces gens ou leurs descendants afin de les leur montrer; ce fut très intense. Les archives jouent un rôle social; nous permettons aux individus de défendre leurs droits, de reconstituer un parcours familial…

– Le défi du numérique?

– Nous sommes de plus en plus confrontés à des documents qui n’existent pas sur papier. Comment les conserver? Il est impossible, par exemple, d’imprimer une base de données. Il nous faut extraire chaque document. Les métadonnées permettent de résoudre un certain nombre de questions puisqu’elles ajoutent des informations à un fichier donné. La question de la fragilité des supports est un autre problème; tous les cinq ou dix ans, il faut migrer les informations pour être sûr de les conserver. Et si l’on change le code d’un document, il devient illisible. Arrachez une page d’un livre et cela n’enlève pas la compréhension totale. L’autre défi est la masse toujours plus grande d’informations à gérer.

– Quid des e-mails, tweets ou messages postés sur Facebook. Faudrait-il les conserver?

– Les Américains ont commencé à le faire. Pour ma part, j’estime que nous devons accepter certaines limites. Lorsque les conversations téléphoniques ont remplacé certains courriers, on ne les a pas enregistrées pour autant.